mardi 13 novembre 2018

Le tombeau d'Apollinaire



Le tombeau d’Apollinaire de Xavier-Marie Bonnot aux éditions Belfond


Novembre 1915. Nous sommes dans la Marne, dans les tranchées, en première ligne. Le sergent Philippe Moreau accueille le nouveau lieutenant : Guillaume de Kostrowitzky. Sang bleu apatride, l’homme fait sensation dans les tranchées. Il a quitté l’artillerie pour venir se colleter au combat, à l’avant.

Philippe ressent à la fois de l’attirance et de la méfiance pour cet homme cultivé qui semble passer son temps à écrire et à déclamer de la poésie. Philippe, lui, est fils de paysans, le seul de sa famille à avoir obtenu le baccalauréat. Il est dessinateur autodidacte. 

« - Moreau ?
   - Oui, mon lieutenant.
    - Aimez-vous la poésie ?
Son regard d’azur s’éclaire.
    - Oui, mon lieutenant.
    - En lisez-vous ?
    - J’essaie, mon lieutenant. Mais c’est pas facile. Parfois, je me dis qu’ici, la poésie on l’a au jour le jour.
    - Qu’est-ce-que vous voulez dire par là ?
    - Ben… Vu qu’on n’a pas trop le temps de vivre, on se retranche derrière chaque belle chose. Dans la nuit, quand les balles traçantes rayent la noirceur de la butte du Mesnil, c’est beau. Elles portent la mort, légères et rapides. Une beauté définitive. Cinglante. On ne dirait pas que c’est réel. Les canonnades, quand on est dessous et qu’on lève les yeux, c’est comme des constellations à portée de main. On pourrait presque se saisir du ciel et de la galaxie.
   -Surréaliste, non ?
   - C’est un mot que je ne connais pas, mon lieutenant.
   - Un mot que j’invente. Un esprit nouveau. Parce que je suis poète. Je suis Guillaume Apollinaire, mon nom de plume. »

Y-a-t-il de la poésie dans la guerre, du beau dans l’horreur ? Car l’horreur nous y sommes plongés. Nous accompagnons Philippe et Apollinaire ainsi que leurs compagnons d’infortune au milieu des tranchées. Dans ces boyaux où il faut non seulement subir la mitraille de l’ennemi mais aussi les assauts de la vermine. Une vie faite d’attente et de peur.

« En ligne, on s’ennuie surtout. On a toujours l’impression que son futur va s’éteindre tantôt, à la première attaque. On vit petitement avec des rêves grotesques. À chaque instant, le feu peut s’abattre sur nous et bousiller nos pauvres vies. On subsiste en n’étant rien. De notre poitrine, on fait rempart de la bêtise de l’ennemi. C’est à la fois comique et tragique. Cosmique et concret. L’essentiel de notre fortune. »

Ces deux hommes que tout oppose : milieux sociaux différents, visions de la guerre divergentes, l’un exalté par la dimension poétique du conflit, l’autre dégoûté par tout ce dont il a été témoin, vont se lier d’amitié. Leurs discussions artistiques, leur admiration réciproque vont les aider à tenir dans cet enfer.

Touchés tous deux à quelques minutes d’intervalle, Philippe et Guillaume sont évacués. Blessés au crâne, la guerre est terminée pour eux. Guillaume sera transporté vers Paris quant à Guillaume c’est à Chalons sur Marne qu’il sera soigné. Une fois sur pieds, le jeune dessinateur rejoindra Paris à la recherche de Guillaume. Son monde n’existe plus. Son village, ses terres sont ravagés, un cimetière à ciel ouvert. Il va essayer de s’intégrer aux milieux culturels parisiens dont l’une des principales têtes d’affiche est Guillaume Apollinaire.

Avec Le Tombeau d’Apollinaire, Xavier-Marie Bonnot signe l’un des livres les plus marquants que j’ai lu sur la première guerre mondiale. On y voit ces poilus, pauvre pions sacrifiés sur l’échiquier inhumain de la géopolitique. Ces victimes d’un combat décidé par les puissants bien au chaud dans leurs cabinets ministériels. On y voit aussi la vie à l’arrière, à Paris, où la vie culturelle malgré la menace des bombes continue vaille que vaille. Le tombeau d’Apollinaire, c’est aussi celui de tous ces hommes morts au combat, ces compagnons d’Apollinaire à qui un vibrant hommage est rendu. C’est aussi la fin d’un monde, la fin réelle du XIXème siècle dans le domaine des arts et de la culture et le début d’une ère nouvelle dont Apollinaire a été l’un des précurseurs.

En ce centenaire de la fin du premier conflit mondial et du décès d’Apollinaire, je ne peux que vous recommander la lecture de ce fabuleux roman porté par la très belle plume de Xavier-Marie Bonnot.

« Je peins parce que j’ai eu mille vies avant d’en finir une. Je peins par indélicatesse, pour le sang qui a coulé. Parce que j’ai tué. Pour les gifles et les caresses. Parce que le silence du monde me pille, qu’il fait nuit sur la terre de givre, quand les corps se mélangent à la glaise. Parce que la fleur meurtrie se cache sous le gel de novembre. C’est comme penser à la semence, au blé d’hiver qu’il faut mettre en terre avec patience. »

Un grand merci à Netgalley France ainsi qu’aux Éditions Belfond de m’avoir permis de découvrir ce bijou.

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