dimanche 16 février 2014

Nos anges




Nos anges de Jean-Baptiste Predali aux éditions Actes Sud


   Nous sommes à Borgu-Serenu, en Corse. Plus précisément dans le quartier des Sept Fontaines. Un quartier loin des images de cartes postales qui font le bonheur des visiteurs de l'Ile de Beauté. Les Sept-Fontaine est un quartier pauvre, un paysage digne des favelas brésiliens. Un bébé a été retrouvé dans la décharge publique. L'horreur de la situation laisse vite place à  la surprise liée à la survie de cette enfant. Depuis combien de temps était-elle là? Qui a pu abandonner une enfant comme un vulgaire rebut.


   L'homme qui l'a trouvé, Augustin Bianchi,  est une figure du quartier, élève appliqué, il a préféré s'engager dans l'armée pour vivre l'aventure plutôt que de trouver un emploi plus traditionnel. A la mort de son père il est rentré au pays pour s'occuper de sa mère et a trouvé un poste d'employé municipal peu reluisant dans son quartier. Personnage charismatique il s'est vite forgé des idées séparatistes et a crée un groupe frontiste. Augustin a eu affaire à la police et ses activités séparatistes ne l'incitent pas à collaborer avec la police  ( représentante de l'Etat français) dans l'enquête concernant l'identité de la petite fille. Il prend donc le maquis et se réfugie dans une bergerie d'où il suit les déroulements de l'enquête à la radio.


   Le troisième personnage principal de cette histoire, est le substitut du procureur en charge de l'enquête. En début de carrière, son but est de se faire connaître pour s'assurer un destin national. Courtisant les journalistes pour faire sa promotion, il est vite confronté au silence et à l'immobilisme des témoins éventuels. Impuissant, il se rend vite compte que se sortir de ce bourbier corse ne sera pas chose aisée.


   Dans ce roman Jean-Baptiste Predali nous livre un bilan sans concession de la situation en Corse. Un état français impuissant, incapable de se faire respecter. Des groupuscules séparatistes qui au lieu de coopérer se font la guerre. Le grand banditisme mafieux agit au vu et au su de tous et  semble  détenir le vrai pouvoir. Les anges que pourraient être les groupes indépendantistes pour sauver la Corse du marasme semblent eux mêmes peu convaincus de pouvoir faire évoluer la situation et paraissent résignés.


  Nos anges est un roman au style âpre qui rappelle certains paysages corses avec des passages incantatoires qui rendent parfois le texte difficile à lire  mais qui mérite qu'on fasse l'effort d'aller jusqu'au bout . Un très beau texte marqué par le désenchantement. Un auteur à découvrir.

vendredi 14 février 2014

Magnus




Magnus de Sylvie Germain aux éditions Albin Michel



   Franz-Georg n'a pas de souvenirs d'avant ces cinq ans. Ses parents lui ont raconté qu'il avait été très malade, qu'il avait failli mourir. Son père Clemens Dunkeltal est médecin et ne s'occupe pas de lui mais l'enfant aime l'entendre chanter. Franz-Georg a un compagnon dont il ne se sépare jamais : Magnus son ours en peluche.


   Un beau jour, la famille doit quitter sa maison, la guerre a changé la donne, le père doit fuir, laisser son hôpital et se réfugier à Friedrichshaffen, une petite ville où la famille change de nom. L'enfant commence à se poser des questions, il entend à la radio que son  père est recherché pour crime contre l'humanité alors qu'il était censé diriger un hôpital ravagé par le typhus. Maintenant Franz-Georg s'appelle Frank Keller.


   Le père de Franz s'exile au Mexique, il part en éclaireur et sa famille le rejoindra plus tard. Le temps passe et Franz comprend que son père était officier nazi, médecin de camp de concentration, il a envoyé de nombreux juifs dans les  chambres à gaz et en a tué d'autres par injection. La mère de Franz fidèle à l'idéologie nazie, par fierté ou par conviction protège le souvenir de son mari et crie au complot. Un beau jour Théa la mère de Franz lui présente son frère Lothar qui s'était exilé longtemps auparavant en Angleterre car opposant au régime nazi.


   Franz part avec Lothar et change encore de nom, il prend celui de Schmalker , il change également de prénom, il devient Adam, il repart à zéro, recommence une nouvelle vie en Angleterre s'efforçant d'oublier qu'il est le fils d'un bourreau nazi. Il grandit en Angleterre étudie les langues et devenu adulte décide de partir aux Etats Unis où il fait la connaissance de May qui  lui permettra de découvrir quelques éléments de son passé.


   Superbe roman sur la quête d'identité d'un homme qui n'est pas sûr de ces origines et qui pour fuir un passé terrible et réagir aux découvertes qu'il fait sur lui-même doit redémarrer plusieurs fois sa vie à zéro. Pas tout à fait à zéro car chaque nouvelle expérience lui apprend quelque chose sur lui même et sur son passé. L'ours Magnus est le seul élément stable dans la vie du jeune homme qui finit par choisir le nom de Magnus lui aussi après avoir compris pourquoi il n'avait pas de souvenir avant cinq ans. Un roman servi par une plume poétique qui se lit d'une traite.


   "Alors, le coeur palimpseste a révélé d'autres sonorités encore, plus assourdies que les précédentes ; elles se déployaient en ondes ténues, à peine perceptibles, comme si elles remontaient de loin , de l'amont de son âge. D'avant même sa naissance, peut-être, du temps où son corps se formait lentement dans la nuit liquide du corps maternel"





jeudi 13 février 2014

Réparer les vivants




Réparer les vivants de Maylis de Kerangal aux éditions Verticales


   Simon, jeune surfer plein de vie vient d'être victime d'un accident de la route au retour d'une session de surf. Ses deux amis avaient leur ceinture de sécurité, pas lui. Très vite il est transporté aux urgences de l'hôpital du Havre. Il est pris en charge par l'unité de réanimation du docteur Révol. Les premières constatations ne sont pas engageantes, la mort semble inéluctable.


   Les parents de Simon sont appelés . Marianne, la mère de Simon arrive à l'hôpital, Révol lui annonce la terrible nouvelle en prenant son temps, il laisse à Marianne le temps de prendre conscience de ce qu'il lui annonce. Il reste quelques examens à faire avant de déclarer Simon mort. En attendant son mari, Marianne se rend dans un café ou celui-ci la rejoint.


   Sean, le père de Simon est lui aussi dévasté par la nouvelle. De nouveau ils se rendent à l'hôpital ou la mort cérébrale de Simon leur est annoncée. Depuis 1959, la définition de la mort a changé. Avant cette date la moment de la mort correspondait à l'arrêt du coeur, depuis,  c'est l'arrêt des fonctions cérébrales qui en est le signe.


   Thomas Rémige, infirmier coordinateur des prélèvements d'organes est présenté à Marianne et Sean. Simon est un excellent candidat pour le don d'organes. Simon avait il un avis concernant le don d'organes, avait il réfléchi à la question? Les parents n'ont pas de réponse à ces questions et à la peine qui les accable s'ajoute la difficile question du don d'organe. D'abord opposés à ce que leur fils soit dépouillé de ses organes, ils acceptent finalement. Le foie, les reins, les poumons et le coeur de Simon pourront être prélevés mais pas ses yeux.


   Le coeur est au centre de ce roman. Cette pompe qui pulse le sang et l'oxygène dans tout notre corps, ce moteur qui nous permet de vivre n'est pas seulement une pièce mécanique. ll est considéré comme le réceptacle des sentiments, des affects, il est "à la fois mécanique de pointe et opérateur d'imaginaire surpuissant".


   La logistique pour le prélèvement se met en place. Marianne et Simon rentre chez eux et annoncent la nouvelle à leur fille Lou. Ile décident aussi d'appeler Juliette la petite amie de Simon. Marianne se pose des questions :"Que deviendra l'amour de Juliette une fois que le coeur de Simon recommencera de battre dans un corps inconnu, que deviendra tout ce qui emplissait ce coeur, ses affects lentement déposés en strates depuis le premier jour ou inoculés çà et là dans un élan d'enthousiasme ou un accès de colère, ses amitiés et ses aversions, ses rancunes, sa véhémence,ses inclinations graves et tendres? Que deviendront les salves électriques  qui creusaient si fort son coeur quand s'avançait la vague? Qu deviendra ce coeur débordant, plein, trop plein, ce coeur full?"


  Le coeur de Simon est attribué à Claire Méjan, une femme d'une cinquantaine d'années. Pour elle non plus la greffe cardiaque ne pas pas de soi. Elle en a besoin pour  vivre mais elle aussi se pose des questions "Elle a parfois la sensation de substituer aux contractions pénibles de son organe malade un va et vient fluide  entre le français de sa naissance et l'anglais qu'elle a appris et que ce mouvement rotatif creuse en elle une anfractuosité en forme de berceau, une cavité nouvelle, il avait fallu qu'elle apprenne une autre langue pour connaître la sienne, aussi se demandait-elle si cet autre coeur lui permettrait de se connaître encore"


   Réparer les vivants est une description exhaustive et d'une précision chirurgicale de tout le processus qui part de la mort d'un individu pour se terminer par la renaissance d'un autre. Une description froide et scientifique. C'est aussi un questionnement sur le coeur cet organe si imporant non seulement physiologiquement mais aussi dans l'imaginaire populaire. L'humanité de Thomas sRémige contrebalançant la froide rigueur des chirurgiens. Un roman coup de coeur servi par une plume précise, le lecteur se retrouve au coeur de l'action.

mardi 11 février 2014

L'échappée



L'échappée de Valentine Goby aux éditions Gallimard

   Pendant l'occupation, Madeleine, jeune paysanne, travaille à Rennes dans un hôtel comme femme de chambre. L'Hôtel des Ducs  loge les officiers allemands. Un jour arrive Joseph Schimmer un pianiste de talent blessé à la guerre et chargé de divertir les soldats allemands. Il demande à Madeleine de devenir son assistante, sa tourneuse de pages. Madeleine ne connaît pas la musique et Joseph va lui faire découvrir son monde, il va lui faire voir la musique.

   Le week-end, Madeleine rentre à Moermel, chez ses parents. Ses parents tiennent une épicerie. A la campagne, elle tient de temps en temps compagnie à Bérénice, une simple d'esprit chez qui elle trouve une statue lui ressemblant mais pas complètement avec son nom inscrit dessus. La jeune femme se demande de qui elle est la représentation. Madeleine hait la campagne symbolisée pour elle par le sillon de l'habitude. Ce sillon que l'on suit mais dont il est impossible de sortir. Elle rêve d'une autre vie et notamment de voir la mer

   Très vite une relation amoureuse s'engage entre les deux héros. Un amour interdit avec l'occupant. Une très belle scène nous les montre se promenant ensemble dans la ville mais chacun sur son trottoir. Un jour en rentrant à l'hôtel, Madeleine apprend qu'elle doit partir pour Saint Malo pour devenir la tourneuse de page d'une pianiste. On apprend plus tard qu'elle ne reverra pas le pianiste qui ne peut plus jouer suite à des douleurs à la main. Mais Madeleine est enceinte, elle  part se cacher dans un couvent. L'histoire s'accélère on retrouve Madeleine à la libération, tondue et objet de la vindicte populaire pour son histoire d'amour interdite.

   " Les lames claquent contre ma nuque, mes tympans, mes tempes, coupent ma peau par inadvertance, me pincent , je saigne, rabotent ma tête, ma mère taillait mes hanches, mes seins, mes fesses, me fabriquait un corps cylindre empaqueté sous robe moche. L'homme qui me scalpe maintenant achève de me transformer en moignon"

   Valentine Goby nous propose un roman très fort sur la cruauté humaine, l'amour  interdit et la recherche d'identité. Un roman magnifiquement écrit ou les descriptions des paysages sont le miroir des sentiments de l'héroïne. Le description de la ville de Rennes dévastée à la libération reflétant la propre dévastation de Madeleine. Un roman très fort.


 

dimanche 9 février 2014

Le roman du café




Le roman du café de Pascal Marmet aux éditions du Rocher/Vladimir Fédorovski


   Julien, jeune aveugle d'une vingtaine d'année a été recueilli par son grand-père. Sa mère est morte en lui donnant la vie. Julien a passé sa vie dans le magasin de son aïeul, torréfacteur exigent et passionné de café. Dès son plus jeune âge sous la férule d'un grand-père autoritaire et exigent, Julien n'a eu qu'un sujet d'étude, qu'une passion, qu'un loisir, l'étude du café. Un jour alors que Julien dit à un client que Nespresso fait du très bon café, son grand-père furieux le met dehors. Julien se retrouve donc à la rue et se réfugie chez son ami d'enfance, Joanna, journaliste exubérante.


   Joanna va demander à son ami de lui raconter l'histoire du café. Les deux amis vont se rendre dans les lieux qui comptent à Paris dans le domaine du café. Très vite ils décident de partir pour le Brésil chez un producteur de café ou de nombreuses révélations attendent Julien, cet expert du café.


   Le roman du café est avant tout le roman d'un amoureux du café: "Je me contentais d'un café toutes les deux heures, et pour atteindre l'Everest en moins de d'un battement de coeur, je suçotais des grains de café fraîchement torréfiés. J'adore rassasier ma langue sur sa petite fente râpeuse. Lorsque je l'éclate sous mes molaires, le craquement amer de la fève me met à l'extase.L'arôme délicieux qui s'ensuit en bouche me rend dingo." Julien entretient une relation quasi charnelle avec l'or brun.


   Pascal Marmet nous invite à un voyage passionné et passionnant à la découverte d'un produit de consommation courante pourtant méconnu. Un produit qui comme le vin a ses grands crus, ses oenologues. On apprend beaucoup de choses sur l'histoire du café, sa géographie, sa chimie, je dirais même son alchimie tant un bon café servi dans les bonnes condition a quelque chose de magique. Le tout exprimé dans un style parfois lyrique à la mesure de l'amour de l'auteur pour le café. A consommer sans modération.








vendredi 7 février 2014

Terminus Belz




Terminus Belz d'Emmanuel Grand aux éditions Liana Levy


   Marko Voronine décide avec quelques autres ukrainiens tentés par l'aventure européenne de franchir le pas. Les jeunes candidats se mettent en relation avec des passeurs roumains qui moyennant finances acceptent de les prendre en charge. Cachés à l'arrière d'un camion ils n'ont plus qu'à attendre d'arriver à destination. Le camion s'arrête finalement sur une aire de repos. Chacun descend tout à tour prendre l'air. Le tour d'Iryna arrive, les portes du camion se referment et les amis sont témoins des cris de la jeune femme qui se fait violer dans la cabine avant. Ils parviennent à ouvrir les portes, à tuer l'un des tortionnaires et à partir avec le camion et l'argent de leur passage. Destination la France.


   Arrivés en France, les amis se séparent se doutant bien que la mafia roumaine n'allait pas laisser leur audace impunie. Marko se dirige vers l'ouest et arrive à Lorient. Il regarde les petites annonces et répond à une annonce d'un patron pêcheur de l'île de Belz qui recherche un marin pour le seconder. Le jour même il part à destination de Belz où l'accueil qu'il reçoit est pour le moins frileux. Très vite on reproche à son patron d'avoir embauché un étranger alors qu'il aurait pu donner sa chance à un insulaire. Marko s'acclimate tant bien que mal à sa nouvelle vie de marin,  lui qui  a le mal de mer jusqu'au jour ou Jugand, le plus virulent des opposants à son embauche est découvert assassiné sauvagement sur une plage de l'île. Conscient que son statut d'étranger fait de lui pour la population locale un coupable idéal, Marko cherche à quitter l'île mais les bateaux son suspendus.


   Dans le même temps Dragos, porte flingue du parrain de la mafia roumaine qui s'est fait doubler par les jeunes ukrainiens retrouve et liquide un par un les jeunes rebelles. Marko est donc pris entre deux feux. Celui des  insulaires qui sont persuadés qu'il est l'assassin d'un des leurs et  celui de la mafia roumaine qui ne veut pas laisser son crime impuni.


   Dans ce roman, véritable huis-clos sur une île bretonne imaginaire, ponctué par les respirations iodés que représentent les sorties en mer, l'auteur développe une intrigue où la part fantastique de la légende bretonne à la part belle. Un roman qui malgré quelques longueurs et une fin un peu décevante  est assez réussi et se lit avec plaisir.




mercredi 5 février 2014

La voleuse de livres




La voleuse de livres aux éditions Oh éditions


   La Mort, narratrice originale de ce roman, nous raconte l'histoire de Liesel et de sa famille nourricière, un histoire qui l'a touchée, prouvant par là qu'elle est bien plus humaine qu'on ne le croit, bien plus humaine que l'homme lui-même surtout en cette période particulièrement inhumaine que fut la période nazie en Allemagne et la deuxième guerre mondiale.


   L'histoire débute par le trajet en train de Liesel accompagnée de sa mère et de son petit frère. Liesel est fille de communistes traqués par le régime nazi. Sa mère a donc décidé de confier ses enfants à une famille nourricière. En chemin son petit frère meurt et lors de son enterrement, un livre tombe de la poche de l'un des fossoyeurs, ce sera son premier vol de livre. Un livre qui sera comme une bouée pour elle, même si elle ne sait pas encore lire.


   L'arrivée de Liesel dans sa famille d'accueil est difficile, Rosa Hubermann, sa mère nourricière apparaît au premier abord comme une digne héritière de Madame Thénardier dans les Misérables, le père, Hans est quant à lui un homme bon qui prend tout de suite la jeune fille sous son aile.


   La jeune fille s'acclimate finalement plutôt bien à sa famille d'accueil, avec son nouveau père elle apprend petit à petit à lire. Elle accepte, les insultes de Rosa qui sont en fait les signes d'une affection qu'elle ne sait pas montrer.  Elle se fait des amis avec qui elle joue au foot, surtout Rudy avec qui elle va voler des livres chez une des clientes de sa mère, la femme du Maire.


   En cette période troublée, la famille Hubermann, va montrer son vrai visage en recueillant un boxeur juif, en le cachant dans sa cave pour le soustraire à la traque nazie. Une profonde amitié va naître entre Liesel et lui, une rencontre qui va marquer la vie de la petite fille.


   La voleuse de livres est un superbe roman, un roman qui  parle des mots. Les mots qui convainquent comme les mots de la propagande nazie, des mots de haine, des mots d'exclusion. Des mots qui rassemblent comme les mots des livres volés qui rassemblent Liesel et Hans quand ce dernier lui apprend à lire. Des mots qui soulagent quand Liesel lit ses livres à voix haute dans l'abri souterrain lors des bombardements. Bref, un roman à mettre entre toutes les mains et dont l'adaptation cinématographique sort aujourd'hui.