lundi 15 octobre 2018

Ça raconte Sarah



Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard aux Éditions de Minuit



Ça raconte une rencontre.

Soirée du nouvel an. Des amis sont réunis pour fêter le passage à la nouvelle année. L’ambiance est terne. On se force à rire aux bons mots des uns et des autres, on joue la joie. Une des invités arrive en retard et soudain tout change. Elle apporte avec elle son énergie,  sa fantaisie, sa liberté.

« Elle arrive en retard, essoufflée, riante. C’est une tornade inattendue. Elle parle fort, vite, elle sort de son sac une bouteille de vin, des choses à manger, une profusion de trucs. Elle enlève son écharpe, son manteau, ses gants, son bonnet. Elle pose tout par terre, sur la moquette crème. Elle s’excuse, elle plaisante, elle tournoie. Elle parle mal, avec des mots vulgaires qui semblent flotter dans l’air longtemps après qu’elle les a prononcés. Elle fait trop de bruit. Il n’y avait rien, du silence, des rires affectés, des mines cérémonieuses et, d’un coup, il n’y a qu’elle. »

Ça raconte une amitié.

Sarah et la narratrice passent de plus en plus de temps ensemble. Dès qu’elles ont un moment de libre, il faut qu’elle se voient. Soirée cinéma, restaurant, spectacle.

Ça raconte l’allumette qui met le feu au poudre.

«Elle dit je crois que je suis amoureuse de toi.
  Elle esquisse un geste, très léger, un pas en arrière, comme un mouvement de danse, elle sourit presque lorsque je balbutie ah bon, mais je ne savais pas. Elle dit qu’elle va fumer une deuxième cigarette pour fêter ça, son audace, son courage, l’allumette craque dans la nuit, l’odeur de soufre devient à jamais et pour toujours l’odeur de l’aveu qui soulage, l’odeur de la réalité inexprimable enfin exprimée, l’odeur de la vérité dénudée, mise à terre, déposée devant moi comme un cadeau. »


Ça raconte la passion amoureuse.

Une passion amoureuse telle une tornade, tel un tsunami qui dévaste tout sur son passage. Il n’y a plus qu’elle, plus que Sarah. Elle va bouleverser la vie bien rangée, bien organisée, terne, de la narratrice.

Ça raconte Sarah.

 La narratrice ne vit plus que pour elle. Exit le compagnon, dont d’ailleurs il est très peu question. Sa fille passe au second plan. Pour être avec Sarah, violoniste souvent en tournée, il faut aménager son temps. Elle en vient même à négliger son travail d’enseignante, se faisant régulièrement porter pâle. C’est un amour exclusif qui ne supporte rien d’autre. Une dilution de la personnalité de la narratrice dans celle de l’être aimé.
La passion c’est aussi la souffrance. Souffrance du manque quand les deux femmes ne peuvent pas se voir. Souffrance lorsque Sarah devient trop autoritaire.

« Dans la maison désertée, j’écoute en boucle le treizième quatuor de Beethoven, opus 130. Le vieux café se déverse comme une pieuvre noire, dans l’évier ébréché en porcelaine ébréchée où je noie mon chagrin en faisant la vaisselle. Il reste, sur la table deux cigarettes oubliées dans le départ précipité, et il y a encore ses frôlements, là, juste là. La persistance rétinienne fait des murs lézardés de cette maison des écrans blancs pour son ombre chinoise. »

Ça raconte la fin d’une passion.

Une passion si forte ne peut durer longtemps. C’est trop puissant, trop douloureux. Dans la deuxième partie du roman, la narratrice quitte tout pour partir faire son deuil en Italie.

Quel premier roman ! Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Pauline Delabroy-Allard nous livre un roman d’une intensité à couper le souffle. Porté par une plume charnelle, sensuelle, pleine de rythme, ce livre est en quelque sorte l’anatomie d’une passion amoureuse. Un roman très musical, au rythme haletant, scandé par des phrases qui reviennent comme des refrains : « Elle est vivante ». Une histoire qui restera longtemps dans ma mémoire. Ce livre est un énorme coup de cœur. J’attends déjà avec impatience la prochaine œuvre de l’auteure.

Ça raconte Sarah est en lice pour le prix Goncourt.

Chapeau bas, Madame !

dimanche 9 septembre 2018

Simple d'Esprit Le Fada de Bousieyas



Simple d’Esprit Le Fada de Bousieyas de Jean-Claude Lefebvre aux Éditions La Trace


Jean-Noël naît un jour de Noël à la fin du XIXème siècle. L’accouchement a été difficile. Alors qu’elle se préparait à mettre au monde chez elle, la future mère a dû être conduite au village le plus proche car il lui fallait un médecin, les compétences de la sage-femme étant insuffisantes. Seulement pour atteindre ce village, quand on sait que Bousieyas est un hameau des Alpes Maritimes qui culmine à 960 mètres d’altitude, ce n’est pas une promenade de santé !

L’accouchement se passe mal. L’enfant bien au chaud ne veut pas sortir. Le médecin doit aller le chercher aux forceps. Jean-Noël en gardera des séquelles. Il ne verra plus le monde que d’un œil et aura le visage déformé. Son cerveau ayant manqué d’oxygène trop longtemps, l’enfant ne se développera pas normalement. Au village, on le connaîtra sous le nom de Lou Fada, le simple d’esprit . Seuls ses parents se souviendront de son prénom. Simple d’Esprit ! La plupart des gens s’arrêtent à ce jugement lapidaire. Mais qu’en est-il de son monde intérieur, de ses aspirations, de ses désirs ? Son monde est-il si différent du nôtre ? 


C’est Jean-Noël lui-même, qui nous raconte son histoire. Les moqueries de ses camarades, le peu de temps qu’il passe à l’école. Sa colère face aux brimades. Une rage vite canalisée par sa mère qui lui conseille de sourire aux rebuffades pour ne laisser aucune prise à la méchanceté des gens. 


« - Les gens ne sont pas gentils, ils n’aiment pas que l’on soit différent ni que l’on ne pense pas comme eux. Toi tu es différent, plus doux et tes idées dans ta tête ne suivent pas le même chemin, alors ils ne peuvent pas comprendre. Aussi, quand quelqu’un te traite de Fada, de simple d’esprit, t’insulte ou te dit quelque chose que tu ne comprends pas , souris, es ben mieil.
Mais je n’ai pas envie de sourire quand ils sont méchants !
- C’est pour cela qu’il faut sourire » m’a-t-elle répondu, s’ils voient qu’ils te mettent en colère , que leurs paroles te blessent, ils continueront et ce sera pire. Alors que, si tu leur souris, s’ils te croient toujours content, ils se lasseront rapidement et te laisseront tranquille. Souviens-toi de cela et souris. »


Il n’a pas les mots pour se défendre. Ou plutôt si, il les a. Dans sa tête. Et qu’ils sont beaux ces mots ! En prise directe avec la nature dont il est si proche, avec ses émotions. Seulement quand il ouvre la bouche, ils se bousculent, le faisant bégayer, perdre le fil.

C’est une vie simple, rythmée par les saisons. Une existence vécue à la vitesse du pas de son baudet du Poitou, son seul ami, Néan. Une vie à l’unisson de la  nature qui a parfois la douceur du miel, parfois la dureté de la pierre. Une nature qui peut être vengeresse quand on la surexploite. 

Avec tendresse et poésie, Jean-Claude Lefebvre nous plonge dans l’esprit de Jean-Noël. Il nous montre un être différent mais ô combien attachant dont le monde intérieur est très similaire au nôtre. Il vit sans filtre les émotions qui lui font ressentir la nature, les êtres qui l’entourent.

« Le soleil n’était pas encore sorti, le ciel se déshabillait de la nuit palie, pour se vêtir de mauve et de rose, alors que le disque rouge, là-bas, sortait de la mer bleue sombre, pour devenir une boule de feu. Brusquement illuminé, entre ses belles maisons décorées, le cours grouillait d’activités. Tous les étals étaient en place, fruits, légumes, fleurs, un assortiment de couleurs vives et pastel. Des épices disputaient les parfums aux roses et aux œillets, poivrés, sucrés avec une pointe d’olive. Des poissons juste arrivés de la plage, sautaient dans les paniers. Un torrent de gens s’écoulait, tourbillonnait, entre les tables sous des auvents de toile, avec des cris, avec des rires qui montaient entre les tentes jusqu’au soleil qui rend heureux…
Je m’emplissais de tout ça comme on boit du lait au miel, ça me rentrait dedans comme un bonheur. La gourmandise des yeux et des narines, la farandole des couleurs et des gens, une musique de vie sous la chaleur brillante du soleil, c’était un peu de paradis.

Ce roman, je l’ai lu d’une traite tant j’ai été emporté par le style de l’auteur et par l’histoire en elle-même. Si comme moi vous aimez les romans de Jean Giono, Henri Bosco, laissez-vous tenter par cette pépite. Nul doute que vous vous laisserez séduire par Jean- Noël ! Un grand merci à Martine Cadéo de m’avoir fait découvrir ce très beau livre.

jeudi 9 août 2018

Des livres à mettre dans votre valise 2ème partie



Des livres à mettre dans votre valise   2eme partie


L’été est là.  Les vacances arrivent et vous avez besoin d’idées pour agrémenter cette période de repos, ou pour vous consoler du retour à la vie normale. Voici quelques titres, coups de cœur des Lectures du hibou. Bonnes vacances et bonne lecture à vous.


 Les naufragés de la salle d’attente de Tom Noti aux éditions Paul & Mike

Et si l’enfer ce n’était pas les autres mais nous-mêmes ? Un roman plein d’humour et d’émotion à découvrir absolument. 













http://leslecturesduhibou.blogspot.com/2017/01/les-naufrages-de-la-salle-dattente.html



Plage de Marie Sizun aux éditions Arléa

Une femme attend son amant qui doit venir la rejoindre en fin de semaine dans une station balnéaire bretonne. Un superbe roman psychologique.













http://leslecturesduhibou.blogspot.com/2018/08/plage.html


Le bigorneau fait la roue et L’homme qui voulait aimer sa femme de Hervé Pouzoullic

Un diptyque plein de talent et d’humour. L’assurance de passer un excellent moment.


































lundi 6 août 2018

Des livres à mettre dans votre valise 1ère partie



Des livres à mettre dans votre valise   1ere partie





L’été est là.  Les vacances arrivent et vous avez besoin d’idées pour agrémenter cette période de repos, ou pour vous consoler du retour à la vie de tous les jours. Voici quelques titres, coups de cœur des Lectures du hibou. Bonnes vacances et bonne lecture à vous. Cliquez sur les liens pour lire les chroniques. A demain pour d'autres coups de coeur !



 Le festin du lézard de Florence Herrlemann aux éditions Antigone 14

Un énorme coup de cœur pour moi. La découverte d’une plume singulière, magnifique au service d’une histoire tout aussi singulière. A découvrir absolument. Je suis impatient de découvrir le nouveau roman de Florence qui paraîtra en mars 2019 aux éditions Albin Michel. A vos agendas !





Zoé et Chaque seconde est un murmure d’Alain Cadéo aux éditions Mercure de France


Si vous n’avez pas encore découvert le style magique et poétique d’Alain Cadéo, je vous recommande ces deux romans. Un pur bonheur de lecture.

 





















Le cas singulier de Benajamin T. de Catherine Rolland aux éditions Les Escales

Un roman à la frontière des genres mené de main de maître par Catherine Rolland.


 








dimanche 5 août 2018

Plage



Plage de Marie Sizun aux éditions Arléa


  « Les plages de Bretagne, ce n’est pas pour les femmes seules, je l’ai compris tout de suite. Mais ça m’est égal. Et puis ma solitude ne sera pas très longue.

    Si tu arrives samedi, comme nous avons dit – samedi, ce sera la 1eraoût, nous sommes aujourd’hui le 26 juillet -, il me restera sept jours à passer avec toi avant que je ne reprenne mon travail à la bibliothèque. Si tu peux. Si tout va bien . Sept jours à nous. »

   Anne passe ses vacances en Bretagne, dans une station balnéaire peu connue du sud Finistère. Pour l’instant elle est seule, mais François, son amant doit venir la rejoindre dans une petite semaine. Pour combler son attente, la jeune femme partage son temps entre la plage et l’hôtel où elle réside. La plage, la salle de restaurant vont agir comme un véritable creuset dans lequel vont se télescoper les réflexions d’Anne sur les gens qu’elle croise, ses souvenirs personnels, ses sentiments sur son histoire d’amour. De cette collision va naître une nouvelle Anne. On dit que l’oisiveté est la mère de tous les vices, pour Anne, ce moment de vacance va se révéler vital.


   Je ne vous dirai pas si François va finalement venir retrouver sa maîtresse, vous le découvrirez en lisant le roman. Si vous êtes un inconditionnel des romans à rebondissements, des aventures à couper le souffle à l’autre du bout du monde, ce roman n’est pas pour vous. Ou plutôt, si, découvrez cette aventure intérieure, vivez avec Anne le chaos occasionné par cette période d’attente. C’est tout aussi passionnant. 

   J’avais découvert la plume de Marie Sizun avec Un léger déplacement (cliquez sur le titre pour retrouver ma chronique) et j’avais été impressionné par la justesse psychologique de son roman. La lecture de Plage confirme cette impression. Marie Sizun est une de ces rares auteures de l’intime qui vous plonge littéralement dans les méandres du cerveau de ces personnages. Deuxième lecture, deuxième coup de cœur. Quel meilleur endroit qu’une plage pour découvrir ce superbe roman. N’hésitez pas à le mettre dans votre valise.

jeudi 19 juillet 2018

L'homme qui voulait aimer sa femme



L’homme qui voulait aimer sa femme d’Hervé Pouzoullic aux éditions Anne Carrière


Dans Le bigorneau fait la roue, nous avions découvert le personnage de Marc, étudiant à Sciences Po. Peu passionné par ses études, il n’a qu’une idée en tête : trouver le grand amour. Ne parvenant pas à faire durer la passion plus de quelques jours, il interroge son entourage. Son enquête le conduit à la conclusion suivante : le ciment du couple est l’incompréhension. Fort de cette certitude il décide de mener ses recherches à l’étranger. C’est ainsi qu’il rencontre Vasilissa, jeune femme russe. Le bigorneau fait la roue a été publié aux éditions Anne Carrière  en mars 2016. 

Dans L’homme qui voulait aimer sa femme, nous retrouvons Marc et Vasilissa dix ans après. La famille s’est agrandie. Le couple a deux enfants et même un chien. Mais qu’en est-il de leur passion ? Le moins que l’on puisse dire est qu’elle a pris un coup dans l’aile. La vie du couple s’est installée dans un ronron qui désespère Marc. Comment faire revivre la fougue essorée par la quotidien ? Marc semble avoir trouvé la solution.

Il ne voit qu’une solution. Écrire un livre sur sa femme, sur son amour et le faire publier. Tel l’évangéliste dont il porte le prénom , il va prêcher la bonne parole. Crier au monde entier sa passion pour Vasilissa. Il se consacre corps et âme à sa tâche. Mais à trop vouloir mettre sur un piédestal ses sentiments et son histoire d’amour avec la jeune russe, ne passe-t-il pas à côté de l’essentiel ? La sacralisation de leur idylle l’empêche de remettre en question leur vie de couple et l’éloigne de plus en plus de Vasilissa.

« J’allais écrire un livre sur Vasilissa ! Sur notre rencontre. Et le lui offrir. J’allais me plonger dans la source même de notre amour. Retrouver l’émerveillement de son sourire sur la place Rouge. Me remémorer notre première nuit dans son appartement moscovite, dans son canapé bleu où nous ne faisions qu’un. Je volerais à ces instants leur perfection originelle. Je nous griserais de rêverie et prolongerais l’extase. Je lui offrirais le tout. Ce serait plus qu’une lettre, plus qu’un poème, plus qu’une déclaration d’amour, ce serait un engagement. Un témoignage. Un philtre de jouvence. J’imaginerais des secondes qui durent un siècle. Je projetterais notre passé dans le futur et tiendrais l’avenir en laisse. Je lui offrirais ma contemplation. Mon admiration. Mon amour. »

J’ai retrouvé avec grand plaisir la plume d’Hervé Pouzoullic. Ce roman au style fluide, plein de verve et d’autodérision se lit d’une traite. L’humour permanent, les nombreux rebondissements font de cette histoire un livre idéal pour votre été. N’hésitez pas à le mettre dans votre valise, vous passerez de très bons moments.

mercredi 4 avril 2018

Rencontre littéraire avec Bernard Prou



Rencontre littéraire avec Bernard Prou






Les lectures du hibou et Le Biscuit Café Créatif à Neuville sur Saône, vous invitent à leur nouvelle rencontre littéraire. Le 28 avril, à 14h30, nous aurons le plaisir d’accueillir Bernard Prou qui viendra nous présenter ses deux romans :

Alexis Vassilkov ou la vie tumultueuse du fils de Maupassant (éditions Le livre de Poche). Un roman passionnant qui nous raconte le destin exceptionnel du fils de Maupassant, de Paris à Moscou, des allées du pouvoir aux casemates du goulag.

La chronique vidéo de Gérard Collard : 

Ma chronique :


Délation sur ordonnance (éditions Anne Carrière). Un jeu de piste bibliophile nous fait découvrir la vie de la France sous l’occupation avec son lot d’héroïsme, de compromission, la lutte pour la survie.

Ma chronique :

Lien vers l’événement Facebook : https://www.facebook.com/events/1197386107059424/




Venez nombreux découvrir Bernard Prou et ses romans dans une ambiance conviviale.