jeudi 10 septembre 2015

La fureur du Prince



La fureur du Prince de Thierry Berlanda aux Editions La Bourdonnaye




   Jeanne Lumet ne vit plus depuis sa rencontre avec Le Prince, ce serial killer qui a bien failli mettre un terme à sa vie et à celle de son fils (voir L'insigne du boiteux). Elle vit claquemurée chez elle, n'assure plus ses cours, confie le plus souvent son fils à son ex-compagnon. Elle ne parvient pas à refaire à surface. 

    Le Prince remis des blessures subies lors de son arrestation doit être transféré à la centrale de Clairvaux, véritable forteresse dont il est impossible de s'échapper, des travaux ont d'ailleurs été effectués pour accueillir ce personnage bien encombrant.

    Jeanne pense que le fait de voir Le Prince dans sa cellule pourrait la soigner  de sa peur permanente de le voir ressurgir. Accompagnée de François Savant, elle va rendre visite au commandant Falier avec qui elle avait réussi à mettre fin aux massacres perpétrés par le serial killer. Falier est maintenant à la retraite et ne peut rien faire pour aider son amie dans sa          démarche.

   Le matin même du transfert du Prince à Clairvaux, une commission d'experts déclare que le Prince n'est pas responsable de ses actes et ordonne son transfert dans un centre de soins de haute sécurité dirigé par le docteur Turner. Ce changement suscite le débat entre les partisans d'une solution radicale, ceux qui pensent que ce type d'individus est irrécupérable et ceux qui comme le docteur Turner pensent qu'ils peuvent être soignés et réinsérés.

   "-Je reste quand même sur mes positions aussi, parce que les partisans de la psychiatrie carcérale traditionnelle sont forcément dans l'erreur. Et ils sont dans l'erreur, parce que la civilisation et la démocratie vont partout de pair avec une amélioration de la condition des malades, y compris s'ils sont auteurs d'homicides, et même de meurtres monstrueux. Et je suis convaincue que cette amélioration de leur condition est dans l'intérêt même de la société tout entière. Ou alors, si la doctrine des modernes est erronée, il faut admettre que la civilisation et la démocratie le sont aussi, et par essence.
       Parce que la psychiatrie de boucher, ou même d'électriciens, c'est dans les dictatures qu'on la pratique encore ! Vous savez, quand un pays commence à renvoyer ses fous en prison ou au poteau ou au bûcher, c'est toujours un signe de régression morale, puis de perversion politique, et enfin de délitement social, qui finit par abîmer l'ensemble des ses habitants."

    Peu de temps après son transfert Le Prince parvient à s'évader dans un bain de sang. Qui a bien pu aider un tel psychopathe à s'évader car il n'a pas pu le faire sans complicité ? Jeanne parvient à vaincre sa peur pour se lancer avec l'aide de Falier aux trousses du criminel. Elle retrouve avec déplaisir son ancien mentor, le professeur Bareuil. Elle est toujours persuadée que ce dernier l'avait faite intégrer à l'enquête pour se venger d'elle car elle était la cause de son handicap. Bareuil est le dernier à avoir eu contact avec Le Prince avant son évasion.

   Ce deuxième volet de la trilogie du Prince est tout aussi passionnant que le premier. Le style fluide et rythmé nous fait tourner les pages sans que l'on s'en rende compte. Le caractère des personnages est encore plus approfondi que dans le premier opus, ils sont tous attachants, chacun dans leur style. Jeanne en femme névrosée, apeurée qui transcende ses peurs quand elle est au pied du mur. Falier en flic à la retraite, en bout de course qui ne parvient pas à se détacher de cette affaire dans laquelle il a envoyé des hommes au casse-pipe.  Le Prince psychopathe que l'on ne peut détester totalement car il est aussi une victime. Et enfin le Professeur Bareuil personnage odieux que l'on adore détester. Ce thriller est une très belle réussite et j'attends avec impatience le dernier volet de cette trilogie passionnante. 

    Les lectures du hibou recevront Thierry Berlanda le 14 novembre à Neuvile sur Saône au Biscuit. Il viendra nous présenter les deux premiers romans de cette trilogie.  Amis Lyonnais ou de passage venez nombreux. 

mardi 8 septembre 2015

Ce qui ne nous tue pas...



Ce qui ne nous tue pas... de Carole Declercq aux éditions Terra Nova (Rentrée littéraire 2015)



    Le 12 mai 2012, Sebastian Von Wreden se fait agresser par des hooligans à la fin d'un match de foot. Bilan : des côtes cassées et le visage salement amoché. Sa mère, haute fonctionnaire au gouvernement fédéral allemand n'ayant pas le temps de s'occuper de lui, décide de le conduire à la demeure familiale. Sebastian, connaît très mal sa famille, les relations entre sa mère et sa grand-mère étant très tendues.

     Constatant le désir de Sebastian de mieux connaître sa famille, sa grand-mère, Marianne, lui raconte son histoire. Une histoire qui nous transporte à Paris pendant la deuxième guerre mondiale.

   Janvier 44 à Paris. Les Parisiens attendent avec impatience un débarquement des troupes alliées qui les libèrera de l'occupation allemande qu'ils subissent depuis quatre ans. Les réseaux de la résistance s'organisent pour préparer le terrain à ce débarquement tant attendu. Le réseau Poitiers, en charge du renseignement, surveille le capitaine Von Wreden, officier à l'Abwehr, le service du contre-espionnage allemand. Cet homme a un péché mignon : les femmes, brunes à la peau laiteuse de préférence. Quand Marianne, membre d'un réseau étudiant, entre dans la pièce dans laquelle son frère a été convoqué par le réseau, les dirigeants n'ont plus aucun doute, c'est elle qu'il leur faut. Elle correspond parfaitement aux goûts du capitaine.

   "Voyons, comment présenter en restant polis ? "Bonjour, mademoiselle, nous allons vous fourrer dans le lit d'un officier allemand au beau milieu d'un service de contre-espionnage. Autant vous dire : un panier de crabes. Votre mission sera de tenir le plus longtemps possible, bien qu'il n'aime pas prendre ses aises avec une fille en particulier. Vous devrez photographier les rapports qui vous seront indiqués, contourner la sécurité, nous les faire parvenir sans vous faire prendre, éventuellement lui trouver la peau avec un engin fourni par la maison s'il vous surprend - on vous montrera comment faire le plus de dégâts - et vite vous carapater sans que nous ayons les moyens de vous faire de la souricière." Présenté comme ça elle ne pouvait pas dire non. On pouvait même se laisser aller à lui demander, puisqu'elle parlait allemand, de leur communiquer les petits extras qu'elle entendrait."

   Marianne, jeune "oie blanche" qui n'a "vu le loup" qu'une fois, accepte la mission. Nini, habituée de ce genre d'exercice est chargée de la former. Très vite, le jeune capitaine est attiré par la belle brune. Marianne aurait pu tomber plus mal, le capitaine est charmant et bien fait de sa personne mais c'est un ennemi et  la jeune femme ne perd pas de vue sa mission. Elle va se retrouver face à un choix cornélien entre son attirance, son amour pour Maximilian et son devoir

   Ce qui nous tue pas... c'est le roman de l'engagement, celui de ces femmes qui pour défendre leur patrie n'ont pas hésité à faire don de leur corps. Ces femmes qui comme Nini à la libération ont été insultées, traitées de femmes à boches, violées tondues, souvent par des résistants de la dernière heure trop heureux de masquer leur passé trouble par ce déchaînement de violence. C'est un roman d'apprentissage : Marianne, jeune femme de l'aristocratie délaissée par ses parents trop occupés par leurs mondanités, va devoir apprendre à survivre, à résister, à se battre en ses temps de guerre où toutes les passions humaines sont exacerbées. C'est un roman d'amour, celui d'une rencontre entre deux être que tout aurait dû opposer. Ce roman contient tous les ingrédients du roman populaire dans ce qu'il a de plus noble, il est porté par style vif , brillant plein de verve et d'humour qui donne encore plus de force au récit. Vous l'aurez compris ce premier roman a été pour moi un coup de coeur, je vous le recommande vivement.

   "Nini n'eut pas le droit à une tonte en public avec un écriteau et un bain salvateur dans une fontaine parisienne. Elle fut enfermée dans une cave avec deux femmes à Boches authentiques, dont une qui avait déjà eu deux enfants de son soldat de deuxième classe. Toutes les fois où elle voulut ouvrir la bouche pour parler, on la frappa à coups de poings. Une prémolaire se déchaussa. L'ossature de son visage se morcela. Ses lèvres éclatèrent à plusieurs reprises et ses yeux passèrent par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle fut violée jusqu'à trois fois par jour pendant une semaine. Et quand tous ces héros glorieux de la Libération eurent fini d'exercer leur traitement purificateur sur ces Françaises infestées par la vermine boche et estimèrent qu'elles pouvaient repasser sans danger de contamination, dans le patrimoine national, on la relâcha complètement folle de douleur sur le pavé parisien.

samedi 5 septembre 2015

Tandis que je me dénude



Tandis que je me dénude de Jessica L. Nelson aux éditions Belfond (Rentrée littéraire 2015)


   Angelica Rivière est professeur de français dans un lycée parisien. Elle vient de publier son premier roman dans une maison d'édition importante. A son retour de vacances, elle est contactée pour participer à une émission phare, un talk-show, occasion unique pour elle, auteur inconnu, de présenter son livre.

    C'est la peur au ventre qu'Angelica se présente à cette émission en direct donc sans filet. Elle est mal à l'aise car très vite elle se rend compte qu'elle n'est pas là pour parler de son livre, ou si peu. L'animateur et le chroniqueur orientent les questions pour faire de l'audience, le moins que l'on puisse est qu'ils ne sont pas bienveillants.

    Au fur et à mesure que l'émission se déroule, c'est à une véritable lutte intérieure que nous assistons chez Angelica. Une lutte entre ce qu'elle veut montrer d'elle, ce qui est perçu d'elle par les animateurs et les invités et par les téléspectateurs, et celle qu'elle est vraiment. L'oeil inquisiteur et impudique de la caméra va la plonger dans ses failles, dans son histoire personnelle, dans son intimité, dans son moi profond. Aiguillonnée par "L'ombre", sa petite voix intérieure qui la met face à ses contradictions, paniquée à l'idée de ce que va pouvoir dire d'elle "Le homard", ce blogueur qui la harcèle et la dénigre en continu sur internet, le puzzle de sa vie se met en place par petites touches et réveille ses traumatismes. C'est une  mise à nu violente qui a lieu sous nos yeux.

    Tandis que je me dénude est un roman passionnant, qui vous happe par ses phrases courtes et rythmées reflétant le tourbillon intérieur dans lequel est plongé Angelica.  La jeune femme est confrontée à son image et le lecteur lui-même se projette et se questionne sur ce qu'il montre de lui, cette image amplifiée, déformée, biaisée par le miroir déformant des réseaux sociaux, de la caméra, du regard de l'autre. Cette exposition, que dévoile-t-elle de ses failles, de ce qu'il est réellement ? Ces masques que nous revêtons consciemment ou non, n'en disent-ils pas plus sur nous que nous le pensons ?  Un deuxième roman très réussi, j'attends la suite avec impatience. 

   "L'un de mes travers est de ne pas oser m'imposer. Rester discrète, à ma place, c'est cela qui soulage temporairement la malade timide en moi sans toutefois la satisfaire. Car je supporte mal qu'on ne me voie pas. Qu'on ne m'entende pas, d'autant que je suis incapable de couper la parole à qui que ce soit. Ainsi me voilà partagée, c'est mon petit drame sur lequel personne ne coulera une larme, entre mon désir de discrétion et de grâce (ne pas relever la faute ou l'erreur d'autrui fait partie de ma conception de l'élégance) et celui de m'imposer."

   "Je suis estomaquée par tant de malveillance de la part d'un être avec qui je n'ai pas échangé et à qui je n'ai pu causer aucun tort, hormis celui d'exister. Internet, meilleur allié des libertés et du savoir, porte ouverte à mille dérives et harcèlements moraux. Ce qu'écrit cet homme est diffamatoire, infondé, voilà j'en frissonne car une rumeur aujourd'hui se répand plus vite et salement qu'une épidémie. Quarantaine pour celui qui en est le centre."

vendredi 4 septembre 2015

Korzen



Korzen de Baptiste Boryczka chez Lemieux Éditeur (Rentrée littéraire 2015)




   Korzen est la capitale d'un pays imaginaire situé en Europe. Cette ville est florissante. Il fait bon y vivre. C'est un creuset où se mêlent les populations venues de pays variés. C'est là que vivent les trois personnages principaux.

   Paul a quitté Paris où il n'avait plus de perspectives pour s'installer à Korzen sur les conseils d'un ami. Avec son aide il y a trouvé du travail et un appartement. Paul vit seul dans ce logement modeste. Une seule chose le dérange : l'odeur qui semble sourdre mystérieusement des murs de sa chambre. Paul se sent bien à Korzen même s'il a trop de mal avec la langue du pays pour se sentir complètement intégré. Lors d'une fête entre amis, il  rencontre Kitta, une jeune femme du cru. Très vite une idylle se noue entre eux.

   Piotr est un jeune garçon de onze ans. Ses parents ont quitté la Pologne pour trouver du travail. Son père est empolyé à la restauration des bâtiments de la ville. Piotr est un garçon intelligent qui se pose beaucoup de questions. Cela fait trois ans qu'il habite à Korzen et parle parfaitement la langue, sans accent. Quand il n'est pas avec ses parents rien ne laisse penser qu'il est étranger. Piotr étudie la clarinette à l'école de musique de la ville.

   Yoon-Ji a été adoptée à sa naissance par un couple de Korzenois. Elle est d'origine coréenne. Elle a toujours vécu dans ce pays, y est presque née mais ses traits asiatiques l'empêchent d'être considérée comme une native. Yoon-Ji joue de la clarinette dans l'Orchestre National de Korzen et enseigne la pratique de son instrument à l'école de musique de la ville.

   Au fur et à mesure que le roman avance, les choses prennent une mauvaise tournure pour nos trois déracinés. L'ambiance se fait plus lourde. Mais quelle est cette odeur qui suinte des murs de l'appartement de Paul et quel est ce liquide rouge qui s'écoule du trou dans son mur ? La légendaire tolérance de Korzen serait-elle en train de se détériorer ?

    Korzen est un roman choral à trois voix dans lequel les destins des personnages vont s'entrecroiser. Ils vont tous trois rencontrer des difficultés car ils sont ou ont l'air d'étrangers. Korzen est une fable très agréable à lire sur le déracinement et la montée de la haine de l'autre. Un bon premier roman même si je l'ai trouvé un peu simpliste pour être pleinement convaincu. 



jeudi 3 septembre 2015

Ressources inhumaines



Ressources inhumaines de Frédéric Viguier aux éditions Albin Michel (Rentrée littéraire 2015)



      L'hypermarché, ce lieu où nous passons chaque semaine pour remplir nos placards et nos réfrigérateurs, est le décor de ce roman. Mais ici ce sont le coulisses qui nous sont décrites. Nous sommes plongés dans ce lieu où travaillent des centaines de personnes.

      Elle (son nom n'est jamais mentionné) a 22 ans au début du roman. Sa vie est vide, elle ne ressent rien. Après un BTS, elle se décide à postuler pour un stage dans un hypermarché proche de chez elle car il faut bien qu'elle fasse quelque chose de sa vie. Il faut bien combler ce vide.

      "J'ai fait un rêve étrange.
       J'ai rêvé que j'étais une poche.
       Une poche plate et sans relief, parce que vide...
       C'est étrange de se rêver en poche.
       C'est un rêve qui me plaît.
       J'ai pensé, une poche est utile si on la remplit...
       Une poche ne sert qu'à ça  : être remplie !
       Mais alors par quoi ? Et par qui ?"

     Elle se présente donc, poche vide, dans cet hypermarché. Très vite son manque total d'ambition va lui permettre de s'adapter à ce monde déshumanisé qu'est la grande distribution. L'employé a un poste, il doit remplir des objectifs, respecter des consignes, mais surtout ne pas se faire remarquer sinon il finit en exemple. Finir en exemple, c'est se faire licencier pour que les autres employés restent à leur place.

     Elle se sent bien dans cet univers qui l'occupe qui la remplit sans qu'elle ait à faire trop d'efforts. Son désir de ne pas faire de vagues va l'amener à franchir les échelons rapidement par la promotion canapé. Et là encore elle va occuper son poste de chef du service textile en faisant tout ce que l'on attend d'elle mais pas plus avec l'aide de son amant, son ancien chef de service muté dans un autre établissement. Tout se passe pour le mieux pour elle ce poste lui convient bien, elle ne veut surtout pas évoluer car elle a besoin de ce regard de ces supérieurs sur son travail, de leur assentiment.

      Tout va se gâter dans le seconde partie du roman avec l'arrivé de "Lui", "L'autre", un jeune stagiaire, comme elle autrefois. Son approche du métier, de la vie va la mettre face à celle qu'elle pourrait être par opposition avec celle qu'elle paraît être. Il va lui montrer qu'il y a une autre façon de travailler, de vivre : rester soi-même. Ce soi-même qu'elle ne connaît pas et qui lui fait si peur.

       Dans ce roman froid, glaçant, dérangeant c'est le monde du travail dans la grande distribution qui nous est décrit mais l'histoire aurait pu se dérouler dans n 'importe quelle grande entreprise. Ressources inhumaines est la description d'un monde qui broie les individus, qui interdit toute initiative, tout développement personnel. Un roman au réalisme sociologique qui fait froid dans le dos porté par une plume tout aussi froide, nette, précise, sans fioritures. Une belle réussite.


       "Je n'agis pas pour obtenir des récompenses et un grade supérieur. Je travaille pour moi, pour me réaliser. Le vrai pouvoir, c'est celui qui laisse les fulgurances et les intuitions de ses collaborateurs s'exprimer. Le pouvoir absolu, c'est de savoir que l'on ne détient pas la vérité. Le pouvoir ultime, c'est de mettre en place les conditions de la liberté pour tenter d'approcher de cette vérité. Les collaborateurs qui organisent leur travail en fonction de ce que "pourrait" penser le pouvoir et en fonction de l'image qu'ils projettent, conduisent la société vers la stagnation, voire la chute? "
 


      

mercredi 2 septembre 2015

La logique de l'amanite



La logique de l'amanite de Catherine Dousteyssier-Khoze aux édtions Grasset (Rentrée littéraire 2015)



   Nikonor Pierre de la Charlanne est centenaire, il vit seul dans son château. Ce vieux nobliau corrézien pour meubler ses longues soirées de solitude entreprend de rédiger ses mémoires. Il veut poser ses souvenirs sur le papier avant qu'il ne soit trop tard.

   "Pour des raisons qui deviendront claires beaucoup plus tard, j'entreprends de rédiger un volume de mémoires, comme disent les Anglais. Nous sommes le 1er février, j'ai probablement quelques semaines de répit devant moi avant d'être rattrapé par les événements."

  Nikonor est le fils d'un noble de Corrèze passionné de mycologie et d'une anglaise. Il hérite de son père son goût pour les champignons. Mais alors que la passion de son père était plus académique et plus globale, l'intérêt de Nikonor se porte exclusivement sur les cèpes et les amanites. Il est attiré par leur esthétique et leurs propriétés. 

   L'homme nous raconte sa vie, son enfance typique de la noblesse au début du XXème siècle. Il revient sur ses expériences avec ses différents précepteurs qui défilent, ne restant jamais bien longtemps et il nous décrit sa haine farouche et étrange pour sa soeur jumelle Anastasie. Au fur et à mesure que l'on avance dans le livre, le personnage devient de plus en plus inquiétant et de plus en plus attachant.

    Passionné comme on l'a vu de mycologie, mais aussi de littérature, car quand il ne part pas à la recherche de ses précieux champignons, notre héros passe son temps à lire, Nikonor émaille son récit de références mycologiques et littéraires érudites. Son récit est également saupoudré d'expressions anglaises (héritage de sa mère) et le moins qu'on puisse dire est qu'il maîtrise à la perfection l'art de l'understatement britannique.

    Avec La logique de l'amanite, Catherine Dousteyssier-Khoze nous offre un roman jubilatoire. Un récit à la langue riche, relevé d'une bonne dose d'humour noir à l'anglaise. On sent le plaisir que l'auteur a pris à écrire ce roman et on se délecte à sa lecture. Un bon plat de champignons, savoureux mais vénéneux à souhait. Le seul reproche que je puisse faire à ce roman tient à son début, les références scientifiques à la mycologie y sont un peu trop nombreuses, mais une fois ce cap passé, quel régal !

  "Baudelaire s'est lourdement trompé en ratifiant le mythe de l'île tropicale. Tout un pan de l'histoire littéraire est à récrire. Il eût tellement mieux fait d'aller cuver ses excès de jeunesse dans quelque forêt continentale moussue. Ne serait-ce qu'à Fontainebleau ou Tronçais. Ce ne sont pas des forêts exceptionnelles, j'en conviens, on est loin de la qualité végétale des forêts corréziennes ou russes mais, malgré tout, elles valent bien les forêts tropicales primaires de l'île de la Réunion."





mardi 1 septembre 2015

La cache



La cache de Christophe Boltanski aux éditions Stock (Rentrée littéraire 2015)




   Chaque famille a son roman, son histoire, mais que dire de celle de la famille Boltanski ?

   L'auteur a vécu son enfance avec ses grands-parents dans l'hôtel particulier de rue de Grenelle. Dans ce cocon familial où tout le monde vit ensemble sous la férule de la "Mère -grand", femme diminué par la polio mais au caractère bien trempé.

   Les origines de la famille du côté du grand-père tiennent plus de la légende que de l'histoire proprement dite. On ne sait que très peu de choses des arrière-grands-parents. Ils seraient venus d'Odessa en Ukraine mais leur identité est incertaine et quand l'auteur y est allé pour faire son enquête, il n'a trouvé aucune trace d'eux. Chacun dans la famille connaît des bribes de leur passé mais elles ne convergent pas forcément.

   Dans ce roman autobiographique, il y a deux personnages principaux : la grand-mère et la maison. Cette maison dont personne ne sort sauf en cas de nécessité, cette maison est un abri. Dans la famille Boltanski personne ne se promène à l'air libre car tous les membres vivent dans la peur.

   "Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nous-mêmes. De la petite comme de la grande histoire. Des honnêtes gens qui, selon les circonstances, peuvent se muer en criminels. De la réversibilité de l'homme et de la vie. Du pire, car il est toujours sûr. Cette appréhension, ma famille me l'a transmise très tôt, presque à la naissance."

   Les Boltanski vivent donc en vase clos. Les enfants ne vont pas à l'école, ils ont des précepteurs. Quand il faut sortir, tout le monde monte en voiture. La voiture est une véritable extension de la maison, de ce cocon protecteur.

   "Ils ne s'aventuraient hors de la maison que motorisés. Assis, l'un contre l'autre, à l'abri d'une carrosserie, derrière un blindage, même léger. Dans Paris, ils circulaient à bord d'une Fiat 500 Lusso, de couleur blanche. Une voiture simple, maniable, rassurante, à leur échelle, avec sa rotondité, sa taille naine, son compteur de vitesse gradué jusqu'à 120 km/h, son moteur bicylindre à l'arrière qui produisait un râle, un toug-toug de vieux canot crachotant. Ils la garaient dans la cour pavée, face au portail, prête à partir, le long de l'aile principale, presque agglutinée au mur, comme la capsule de sauvetage d'une fusée."

  La famille vit dans la peur depuis la Deuxième Guerre Mondiale. Depuis que le grand-père, juif,  dut disparaître dans une cache aménagée sous un parquet dans la maison pour éviter les rafles nazies. 

   L'originalité de ce roman tient à sa construction,. L'auteur aurait pu raconter l'histoire de sa famille de manière chronologique mais cela aurait été trop classique pour une famille aussi originale. Il nous raconte l'histoire familiale en nous parlant de la maison. Il nous fait faire le tour du propriétaire de ce corps donc chaque membre de la famille est un organe. En passant de pièce en pièce, il nous narre l'histoire des siens. Chaque pièce avait sa fonction, chaque pièce a une histoire à raconter, l'histoire de cette famille.

   Comment peut-on vivre ainsi dans la peur permanente en vase-clos ? Comment peut-on s'épanouir dans une telle famille ? Et pourtant les Boltanski ont réussi chacun dans leur domaine, du médecin, à l'artiste, de l'écrivain au sociologue, tous s'en sont sorti malgré cet isolement. La cache est un roman passionnant du fait de l'histoire de la famille, de son originalité remarquablement mise en valeur par la construction du récit. Un excellent premier roman.