mardi 1 novembre 2016

Le bigorneau fait la roue



Le bigorneau fait la roue d’Hervé Pouzoullic aux éditions Anne Carrière



Marc Polovic est étudiant à Sciences Po. Le moins qu’on puisse dire est que ses études ne le passionnent pas. Il vient d’ailleurs d’être collé à ses examens. Enfant, Marc se trouvait laid. Il se sentait la risée de ses camarades. Il s’est réfugié dans les livres et s’est construit une carapace. Une armure faite de citations des grands auteurs qu’il utilise à tout bout de champs pour briller en société, pour se défendre.

« Pour me protéger des moqueries, j’avais finalement décidé de cultiver mon esprit, mon sens de la répartie et de me plonger dans l’apprentissage des auteurs. Et c’est cul sec que je m’étais mis à ingurgiter leur œuvre. Je me droguai aux romans, me piquai aux nouvelles, sniffai de la poésie. Très vite, les bons mots des Grands giclèrent en rafales. Je braquais mon entourage avec Voltaire, tirais au canon avec Scarron, dégoupillais des alexandrins et faisais tout sauter, moi compris. J’étais le Rambo des bons mots. »

Devenu un jeune homme au physique plus attirant, il choisit d’utiliser cette même tactique pour séduire. Mais comme pour ses études, Marc ne brille pas par ses conquêtes féminines. Surtout il n’arrive pas à faire durer une relation plus de trois jours. Il profite de ses vacances en Bretagne pour poser la question du secret de la longévité du couple à ses parents et sa grand-mère. Il a une révélation. Pour qu’un couple dure, le ciment c’est l’incompréhension. Fort de cette découverte il va en faire un plan de bataille et tenter de séduire à l’international. Le bigorneau quitte son  rocher pour partir faire la roue à l’étranger.

Son histoire avec Véronica, jeune serveuse italienne, même si elle se termine mal, le conforte dans son idée. Elle a duré plus de seize mois. L’amour avec une femme étrangère semble être la solution. Après l’Italie ce sera les Etats Unis puis la Russie. Après chaque rupture il part se ressourcer dans sa chère Bretagne.

Le bigorneau fait la roue est de ces romans qui se lisent le sourire aux lèvres, le tout ponctué  de grands éclats de rire. Un livre jubilatoire. Hervé Pouzoullic s’est amusé en écrivant, en émaillant son récit de citations. On ressent son plaisir, à la lecture. Son style est riche, parfois érudit mais surtout plein d’autodérision. J’ai passé un très bon moment à la découverte de ce livre.J'attends le prochain avec impatience.

« Ma théorie sur l’incompréhension au sein du couple et l’amour à l’international prenait, à mes yeux, toute sa dimension. Quel homme n’a pas souhaité échapper aux vociférations de sa délicate compagne ? Quel homme aux tympans outragés, aux tympans brisés, aux tympans martyrisés ne s’est pas imaginé les tympans libérés des cris de sa gesticulante partenaire ? Je n’échappais ni au son ni à l’image en vivant avec une Italienne. Mais j’échappais aux mots et à leur sens. Par exemple, dans le  phonétique « Va voir l’oncle Ulo », je n’ai jamais compris qui était cet oncle Ulo… »



lundi 31 octobre 2016

Sans lui



Sans lui de Catherine Rolland aux éditions Mon village


«Depuis que c’est arrivé, je cauchemarde presque toutes les nuits.

La psy dit que c’est normal. Tu sais bien, celle qu’ils avaient voulu t’imposer et que tu n’es jamais allé voir, si bien qu’après quelque temps c’est moi qui ai fini par occuper tes créneaux de rendez-vous.
Bon sang, si on m’avait dit qu’un jour j’irais m’épancher dans le giron d’une psy… Je peux toujours me mentir en prétendant que ce n’est pas pour moi que je le fais et que c’est pour t’aider, personne n’est dupe, à commencer par elle.
Ce n’aurait sans doute pas été pire si j’avais été aux Jonquières ce soir-là.
La psy dit qu’il nous faudra du temps, à toi comme à moi, pour réussir à oublier. Si tu veux mon avis, je doute qu’on y arrive jamais… »

Eux, ce sont les jumeaux Sostein : Ethan et Lénaïc. Des jumeaux identiques, fusionnels. Ils ont vécu un terrible drame : l’incendie de la ferme familiale, le décès de leurs parents dans le brasier.

Ethan et Lénaïc vont réagir différemment à cette tragédie. Le premier va aller consulter la psy que le second refuse de voir. Il va accepter les choses, vivre avec. Le second, présent dans la fournaise, va se retrancher du monde des hommes, se contentant du peu de vie sociale nécessaire à sa survie. Il ne se sent bien qu’avec son frère et avec l’art. Lénaïc est un artiste de talent, il est passionné par les œuvres du Caravage et passe son temps libre à reproduire au détail près l’œuvre du maître.

Avec eux, entre eux, deux personnages tentent de vivre : Flore, l’amie d’enfance, la petite amie d’Ethan, et Olivier, le prêtre qui les a recueillis après le drame et qui est le seul à les comprendre.

Ethan décide de partir, de fuir les lieux du drame en abandonnant Flore. Il propose à Lénaïc de l’accompagner à New York, mais celui-ci refuse. Il ne se sent bien qu’ici sur les lieux qui ont vu son enfance.

Comment vivre sans l’autre, cet alter ego, ce miroir sans lequel Lenaïc n’imagine pas exister ? Comment vivre dans ce sentiment d’incomplétude ? Comment vivre après un tel drame et l’affronter seul ? Même si Flore et Olivier sont présents, comment vont ils trouver leur place aux cotés de ce couple gémellaire, même éclaté ? Comment vont-ils pouvoir aider Lénaïc ? Et cette Madeleine qui débarque et qui semble savoir beaucoup de choses sur les Sostein, qui est elle ?

C’est à un drame psychologique passionnant que nous convie cette fois, Catherine Rolland. Elle y démontre une fois de plus son formidable talent de conteuse. Laissez-vous, vous aussi,  emporter par cette histoire pleine de rebondissements. Plongez-vous dans la personnalité de ces jumeaux. Un roman qui se lit d’une traite tant les personnages sont fouillés et l’intrigue bien menée. Si vous ne la connaissiez pas encore, Catherine Rolland est un auteur à découvrir.

« – Je ne bougerai pas de Saint Julien, Olivier. Je te l’ai déjà dit : quand Ethan se décidera enfin à revenir, il ne manquerait plus que je ne sois pas là !
Le prêtre, d’en bas, le suivait des yeux comme il évoluait entre ciel et terre, sans vertige apparent. Il murmura :
– Tu sais, petit… Peut-être bien qu’il ne reviendra pas. Peut-être qu’il faudra que tu finisses par te faire à l’idée qu’il n’est plus avec toi…
Il avait, comme toujours lorsqu’il évoquait Ethan, parlé avec beaucoup de réticence, conscient que le terrain était mouvant. Mais contrairement à ce qu’il aurait pensé, le cadet Sostein resta de marbre, répondant d’une voix ferme, tandis qu’il rectifiait l’azur moucheté d’un nuage :

– Aie la foi, curé. »