lundi 11 février 2019

Comme à la guerre




Comme à la guerre de Julien Blanc-Gras aux Éditions Stock


« Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. En meurtrissant la chair des uns, les terroristes visaient le cœur de tous. Mes quarante ans approchaient. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore. »

Comment élever son enfant dans une période minée par le terrorisme ? Voilà la question qui occupe l’auteur tout au long de ce récit. Notre période est-elle propice à l’épanouissement d’un enfant ?

Quelques mois après la naissance de l’Enfant, des terroristes attaquent Charlie Hebdo. On ne parle plus que de ce massacre, de la folie meurtrière qui nie la liberté d’expression et qui se rend jusque dans les locaux d’un journal pour punir les impies qui ont osé dessiner le Prophète. La France se rassemble, défile pour montrer qu’elle reste debout. La peur est présente dans toutes les conversations, entre amis, au travail, partout.

Julien Blanc-Gras, pour son fils, pour lui, décide de ne pas se laisser aller à cette menace qui plane, qui frappe au hasard. Notre époque est-elle si terrible ? Des études montrent que nous vivons plus longtemps et dans de meilleures conditions  que nos parents et nos grands-parents. L’auteur se refuse à la facilité du « c’était mieux avant ». Quoi de mieux pour enchanter l’instant que de regarder grandir son enfant, de l’accompagner dans ses premiers pas ? L’Enfant est encore vierge de préjugés, il n’est pas encore conditionné par la peur de l’autre.

« À la crèche, les comptes rendus quotidiens d’Amina accréditaient les thèses des universitaires américains. Notre fils se jetait sur ses camarades pour les couvrir de câlins au risque de les étouffer. Il se montrait particulièrement affectueux avec les plus petits que lui. Il est démontré que les nourrissons, dès les premiers jours, pleurent en entendant d’autres nourrissons pleurer. Sans céder à un rousseauisme neuneu, on peut affirmer qu’un élan solidaire nous anime dès le départ. Les bébés sont des gens bien. »

Les politiques nous disent que la France est en guerre. Cette réflexion conduit l’auteur à se replonger dans le journal de guerre de son grand-père maternel puis dans les lettres qu’il envoyait à sa famille lorsqu’il était prisonnier. Puis il enquête sur le passé de son grand-père paternel et met la main sur des rapports de mission de l’adjudant Blanc-Gras. C’est édifiant. Les deux périodes n’ont rien à voir. Nos grands-parents vivaient dans un monde où les combats étaient permanents, ou les bombes éclataient et les balles sifflaient en permanence. Ils subissaient l’occupation, la détention. Aujourd’hui, il nous faut faire face à des attaques sporadiques qui créent la panique et causent, certes, de nombreux morts, mais rien en comparaison de la boucherie organisée qu’est une guerre.

« Nos générations préservées, dans une ellipse du tragique, n’ont pas subi la guerre sur leur territoire. Engourdie par le confort, notre capacité à la résistance s’en trouve amoindrie. Le vécu de nos prédécesseurs nous semble insupportable, scandaleux en comparaison. Et quand la violence ressurgit, sa longue absence démultiplie son impact. »

Dans ce récit, Julien Blanc Gras relativise la dangerosité de notre quotidien. Pour son fils, pour lui, pour nous tous, il cherche à réenchanter le quotidien. Pour vivre dans cette période agitée, mais pas pire qu’une autre, le maître mot est la bienveillance. Pas une bienveillance naïve et béate, non, juste celle qui nous permet de nous rendre compte que le monde dans lequel nous vivons n’est pas si terrible que ça, que l’autre n’est pas forcément une menace,  pour pouvoir avancer, pour pouvoir éduquer nos enfants le mieux possible. Il le fait avec tendresse et beaucoup d’humour. Un livre passionnant et salutaire.
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« Quand on ne peut pas ordonner le chaos, il faut apprendre à vivre avec. »

samedi 9 février 2019

La vengeance du loup




La vengeance du loup de Patrick Poivre D’Arvor aux Éditions Grasset


Charles est un enfant calme, discret, presque maladivement timide. Il voue à sa mère un amour exclusif passionné. Son père, il s’en préoccupe peu, c’est d’ailleurs réciproque. Il passe tout son temps au milieu des livres, lisant de manière compulsive, se constituant son propre personnage à l’image de ses héros de romans.

Malgré son caractère effacé, l’enfant nourrit de grandes ambitions : devenir Président de la République. Rien de moins. Pour se distinguer des autres, pour être au-dessus de la mêlée pour lutter contre le manque d’estime qu’il a pour le genre humain.

« Être au-dessus des autres, non pour les dominer mais pour s’en distinguer. Ne ressembler à personne. Ni maître ni exemple. Un homme libre tout simplement, dans un monde de moutons. Pas si facile, quand on est à ce point timide, mais peut-être nécessaire pour s’affranchir de cette sauvagerie, voire de cette misanthropie qui le coulerait par le fond, il le sentait bien, s’il s’y abandonnait. »

Alors qu’il a douze ans, sa mère tombe gravement malade. Sur son lit de mort, elle lui révèle qu’il n’est pas le fils de son père. Son géniteur est une personnalité très connue. Elle lui dira bientôt de qui il s’agit. Elle décède en lui laissant une enveloppe dans laquelle il trouve le nom de son père : Jean-Baptiste d’Orgel, le célèbre acteur à l’engagement politique chevillé au corps. Charles laisse tout cela de côté pour l’instant. Il se consacre à ses études et s’il en a encore envie il rencontrera son père quand il aura dix-huit ans.

À l’aube de sa majorité, alors qu’il est étudiant à Sciences Po, c’est un exposé sur l’engagement des artistes qui va être le prétexte à la rencontre . Quelle meilleure occasion pour faire enfin connaissance avec son père biologique ? 

Très vite, Charles révèle à Jean-Baptiste qu’il est son fils. Le comédien le savait déjà. Il connaissait le nom d’épouse de son ancienne maîtresse et avait fait le rapprochement. La complicité s’installe entre les deux hommes. Le jeune homme révèle à son père son grand projet. L’acteur se confie lui aussi et raconte l’histoire du drame vécu par son père en Algérie et de la vengeance qu’il n’a pu accomplir jusqu’au bout. Les projets du fils coïncident avec la vengeance avortée du grand-père. Jean-Baptiste mettra tout on œuvre pour aider son rejeton à accomplir son destin.

De l’Algérie des années 40 à la France d’aujourd’hui, c’est l’histoire d’une famille que nous raconte Patrick Poivre D’Arvor. Le récit d’un drame qui trouvera peut-être sa vengeance de nos jours.

Dans ce passionnant roman initiatique, l’auteur nous montre le parcours d’un jeune Rastignac qui malgré sa timidité veut tout renverser sur son passage. De son enfance blessée par le décès de sa mère et l’indifférence de son beau-père, à l’entrée à Sciences Po et aux premiers pas dans la sphère politique, nous suivons les pas de Charles. Patrick Poivre D’Arvor nous décrit avec finesse et expertise, ce monde politico-médiatique qu’il connaît si bien. Un monde sans pitié, où les idéaux formateurs doivent vite être oubliés pour gravir les échelons du pouvoir. Un monde où l’on ne peut compter que sur soi-même et sur son ambition.

« - Un métier de chien, la politique, mon petit Charles. Ça ne suffit pas de croire en soi, il faut croire en la nullité des autres, il faut espérer leur chute et en attendant, aller chercher toutes les voix avec les dents. »

Charles parviendra-t-il à accomplir son destin ? Pour le savoir il faudra attendre la suite que je guette avec impatience. Ce premier tome, je l’ai lu d’une traite.

mercredi 6 février 2019

Nous aurons été vivants




Nous aurons été vivants de Laurence Tardieu aux Éditions Stock


7 avril 2017 : Hannah croit reconnaître sa fille, Lorette, de l’autre côté de la rue. Une vision furtive, entre deux bus. La jeune fille a déjà disparu. Mais était-ce vraiment Lorette ?

Cela fait sept ans que sa fille a disparu. Sans un mot, sans un signe avant-coureur, Lorette a quitté le domicile familial. Cette disparition a été un cataclysme dans la vie d’Hannah. Ce départ soulève son lot de questions, de culpabilité. Qu’a fait Hannah pour provoquer la fuite de sa fille ?

Sept ans qu’Hannah vit ou plutôt survit avec ce traumatisme. Presque pire qu’un deuil, puisque sa fille continue de vivre, ailleurs, loin d’elle, sans donner de signes de vie. Cette absence est obsédante, elle empêche Hannah de vivre. La douleur, l’enferme, l’isole. Ses relations avec son entourage s’en ressentent. Elle ne veut pas parler de Lorette, et en sa présence, il. ne faut pas évoquer le sujet.

« Oui, se dit-elle en se redressant, la disparition de Lorette agit sur nous tel un fantôme qui nous poursuit tous. Lorette absente vit encore parmi nous par les questions sans réponse qu’elle nous a laissées et nous sommes tous, depuis sa fuite, dans une forme d’errance à laquelle nous ne pouvons pas mettre un terme. Lorette en partant nous a enfermés dans un espace dont nous ne pouvons pas sortir, contre les parois duquel nous n’en finissons pas de nous échouer, et qui d’année en année se rétrécit. Si nous pouvions voir Lorette ne serait-ce que quelques secondes, la voir, voir son visage, son corps, sa peau, peut-être notre errance à tous prendrait-elle fin – et alors ne resterait que la douleur. »

Cette impression furtive d’avoir croisé sa fille, va plonger Hannah dans ses souvenirs. Étrange mécanisme de la mémoire qui fait remonter des images sans qu’on les convoque. Souvenirs nécessaires à notre construction mais qui, quand ils sont trop présents, trop obsédants, nous enferment dans une prison de verre et nous empêchent d’avancer.

Dans ce superbe roman, Laurence Tardieu nous parle de la complexité des relations familiales, de la douleur terrible de l’absence, de ce long chemin qu’est le deuil, d’autant plus long que la disparue est toujours vivante, ailleurs. Elle interroge notre rapport au temps, à la mémoire d’une plume toujours aussi pleine d’émotion. Les mots de Laurence Tardieu me touchent toujours au plus profond, ils frappent au cœur. Quel plaisir de les retrouver dans ce nouveau roman que je vous recommande vivement.

« - On croit que le temps passe mais c’est faux, il ne passe pas. Rien ne passe.
  C’est son tour d’avoir un drôle de sourire. Elle secoue la tête.
- Non Paul, tu te trompes : bien sûr que le temps passe. Il passe comme un train lancé à toute berzingue et qui ne s’arrête dans aucune gare. Il passe et laisse derrière lui des terre brûlées, qui ne revivront plus, dont personne ne fera rien. J’ai perdu mon enfance, j’ai perdu le monde de mon enfance et celui de ma jeunesse. J’ai perdu mon adolescence. À chaque instant je perds quelque chose. Et toi aussi. Et nous tous. Cela n’existe plus. Cela n’existera plus jamais. Je ne peux pas m’y habituer. Je ne peux pas le supporter. Je ne le pourrai jamais. Lorsque j’y pense, j’ai l’impression de n’appartenir à rien, de flotter dans la nuit. »

Un grand merci à Netgalley France et aux Éditions Stock pour la découverte de ce magnifique livre.