lundi 31 août 2015

Souvenirs de lecture 21 : Mathieu Tazo



Souvenirs de lecture 21 : Mathieu Tazo


   Nous avons tous de ces lectures qui nous ont profondément touches, qui sont comme des madeleines de Proust : on se souvient d'où on était quand on les lisait, quel temps il faisait. Il m'a semblé intéressant de savoir quelles lecture avaient marqué les auteurs que nous lisons et en quoi elles avaient influencé leur désir d'écrire. Aujourd'hui c'est Mathieu Tazo qui me fait l'honneur de répondre à mes questions. Je le remercie pour son temps précieux, sa gentillesse et sa disponibilité.


LLH : Quel livre lu dans votre adolescence vous a le plus touché et pourquoi ?


MT :   Il s'agit plutôt d'un auteur, Albert Camus qui, à travers ses romans La Peste et L'Etranger m'a donné le goût de la lecture. Avant je lisais peu, puis j'ai développé un plaisir prononcé pour les romans qui savaient mêler ambition du thème, intérêt de l'histoire et qualité d'écriture.

            Après Albert Camus, j'ai découvert Mario Vargas Llosa, l'auteur péruvien dont j'ai lu plusieurs romans pendant un séjour de six mois au Pérou et le reste de l'oeuvre ensuite. J'ai particulièrement apprécié La guerre de la fin du monde, La ville et les chiens et La fête au bouc.

             Puis vint ma période Robert Merle (La mort est mon métier, Malevil, L'Ile, Les hommes protégés) et ses descriptions des comportement humains en situations extrêmes. Et enfin il y a quelques années, j'ai découvert Sébastien Japrisot, dont j'ai lu toute l'oeuvre. Il était un maître de l'enquête et du scénario, doté d'une 'écriture implacable et bourrée d'humour. 

    J'ai lu de nombreux écrivains lors de ces vingt dernières années, mais ceux-là ont été mes plus fidèles compagnons de route.


LLH : En quoi ce livre a-t-il eu une influence sur votre désir d'écrire ?

MT :   J'ai relu récemment La Peste et L'Étranger et j'y ai retrouvé tout ce qui m'avait plu adolescent : une histoire forte, une écriture limpide et élégante, des personnages qui luttent et surtout, la sensation agréable d'un goût qui reste en bouche, une fois la dernière page refermée.

            Mon envie d'écrire est venue plus tard, vers mes trente ans mais j'ai toujours gardé en mémoire les romans de Camus.


LLH : Quelles sont vos dernières lectures coups de coeur ?




MT :   J'ai découvert Romain Gary il y a bien des années et pourtant ce n'est que maintenant que je me pâme devant ses romans ! La maturité sûrement !

             J'ai lu La promesse de l'aube l'année dernière  et suis en train de terminer Les cerfs-volants. Romain Gary a de la magie dans les doigts, tel un virtuose en piano. Ces deux romans sont des chefs-d'oeuvre.







Biographie



              Mon parcours est la somme de plusieurs expériences très diverses. Mes vingt premières années ont été sportives, en Provence, où j'ai pratiqué le football au plus haut niveau national junior, dans le club de Toulon. Puis je suis parti à Paris où j'ai été diplômé de l'Essec. J'y ai commencé ma carrière professionnelle, carrière qui a pris ensuite une tournure internationale puisque j'ai vécu cinq ans à New York et que je vis maintenant à Londres.


               Je suis venu sérieusement à l'écriture il y a une dizaine d'années, tout simplement parce que j'aimais inventer des histoires et que j'appréciais lire des romans à intrigues. J'ai donc voulu rédiger mes propres histoires et les partager avec les lecteurs. Ecrire occupe aujourd'hui une place importante dans ma semaine, c'est le moment pour moi de quitter le monde en dur pour me plonger dans mon monde fictionnel qui prend l'apparence de la réalité mais a le goût de l'imaginaire.


             Mathieu Tazo est l'auteur de deux romans : La dynamique des fluides et Un caillou dans la chaussure, parus chez Daphnis et Chloé.


              Un caillou dans la chaussure a été chroniqué sur ce blog et le titre dispose d'un lien intégré vous permettant d'accéder directement à la chronique.

              Encore un grand merci à Mathieu Tazo pour son temps, sa gentillesse et sa disponibilité. Partez à la découverte de cet auteur, vous ne serez pas déçus.



dimanche 30 août 2015

Le malheur sera ta chance



Le malheur sera ta chance de Renaud Santa Maria aux éditions Belfond (Rentrée littéraire 2015)



   Augustin, la quarantaine,  est seul face à un caveau au cimetière du Père Lachaise.  Comme tous les jours. Mais aujourd'hui est un jour particulier. Il est venu pour célébrer le premier anniversaire du décès de Palma. Cette Palma qui lui manque tant, sans laquelle il lui est si difficile de vivre. Palma qui le comprenait, qui le guidait dans ses errances, qui l'apaisait, qui l'aimait tant. Palma qui essayait de chasser ses idées noires. 

    "A l'instar de la promesse d'une nuit de Noël, l'on se devait de s'endormir, avec en soi l'impatience jubilatoire d'un réveil prometteur. Quelle surprise nous cueillerait avec entrain au saut du lit ? Quelle truculente promesse nous ravirait  au point de transformer une journée que l'on savait par avance éprouvante en un délicieux souvenir par la suite ?
     Quant aux mauvaises nouvelles... Encore un cadeau tombé du ciel ! Une simple épreuve qu'il fallait s'ingénier à s'approprier comme s'il s'agissait d'un jeu.
      - Un mauvais tour, ça se déjoue toujours lui disait-elle. La recette ? Rester paisiblement dans les conditions d'une énigme ludique à résoudre."

   Cette Palma qu'Augustin pleure depuis un an c'est sa mère. Une mère avait qui il entretenait un amour fusionnel. Palma avait foi en la vie, foi en Dieu et d'elle irradiait une aura presque virginale. Tout le monde l'aimait. Mais Palma n'est plus et Augustin passe son temps à essayer de trouver le signe que sa mère avait promis de lui envoyer sur son lit de mort. Et de signe, cet éternel adolescent  dont Rimbaud est l'idole n'en voit point. Augustin s'interroge : cette absence voudrait-elle dire qu'il n'y a rien après la mort, que contrairement à ce que lui disait sa mère, la mort n'est pas le début d'une autre forme de vie ?

   C'est cette longue période de deuil que nous allons vivre avec Augustin. Il va se replonger dans ses souvenirs pour savoir où chercher ce signe promis par Palma. Aidé des ses amis, sa famille de coeur et celle de Palma, c'est un long voyage intérieur qu'il va faire. Le deuil va être pour lui comme une chrysalide de malheur nécessaire pour passer de l'adolescence à l'âge adulte, un long tunnel pour aller de l'ombre à la lumière. 

   Le malheur sera ta chance est un roman passionnant, émouvant, profond qui questionne la foi, l'amour, la relation à la mort. Il est porté par une langue riche, recherchée , poétique. Ce deuxième roman de Renaud Santa Maria est une superbe découverte et je vais me précipiter sur le premier.

   "L'homme croupissant dans les souterrains de son humanité pouvait-il un jour accéder à cette clef de voûte des espérances que certains nomment "foi" ?
    Augustin pressentait qu'il tenait l'occasion idéale de se rendre compte par lui-même si cette cime tant promise et louée était difficile ou non  d'accès. Les révélations  de Mathilde la veille perçaient plus encore le plafond de ses catacombes introspectives. Au point d'entériner un début de décombres, laissant filtrer au travers de sa réflexion embrumée un halo pénétrant et aguicheur le conviant à s'extirper des ténèbres. Chaque fois que sa raison se heurtait aux limites de son propre champ d'action, la foi apparaissait, semblant vouloir prendre le relais. Tel le guide ultime à qui il fallait donner son absolue confiance, si l'on souhaitait s'évader de cette apparente voie sans issue."


vendredi 28 août 2015

A l'enseigne du coeur épris




A l'enseigne du coeur épris de Jean-François Pigeat aux éditions Le dilettante (Rentrée littéraire 2015)



   Stéphane vit seul . Son ex-femme et sa fille vivent à l'autre bout de la France. La solitude pèse à ce quadra bien sous tout rapports. Il s'inscrit donc sur un site de rencontres. Il faut bien vivre avec son temps. D'échanges en échanges il fait la connaissance virtuelle de Geneviève. Se trouvant des atomes crochus ils décident de se rencontrer. Aucun des deux ne veut précipiter les choses. Ils visitent ensemble des musées, dînent au restaurant, vont au cinéma. Puis ils franchissent le pas tout en décidant de ne pas vivre ensemble. Et cela va très bien à Stéphane, l'appartement de Geneviève, plus grand que le sien, ne correspondant pas à ses critères esthétiques. 

    Cette belle relation qui les satisfait tous les deux, prend du plomb dans l'aile quand Yann, le fils de Geneviève rentre de Londres ruiné et s'installe chez sa mère le temps de repartir du bon pied. Ce fils dont Geneviève ne lui avait pas parlé irrite profondément Stéphane. Il occupe l'appartement de son désordre indescriptible. Stéphane ne comprend pas le comportement de Geneviève à l'égard de son fils, il l'exhorte à plus de fermeté. Quand il est chez elle il aimerait pouvoir disposer d'un certaine intimité. C'est l'accident de Geneviève qui va précipiter la fin du couple. Une banale chute dans sa baignoire qui l'immobilise de longues semaines. Contraint à la cohabitation, Stéphane n'en peut plus de la présence de ce fils prodigue. Le ton monte, Stéphane claque la porte.

   A nouveau seul, et à présent avec sa fille à charge, Stéphane essaie de comprendre ce qui s'est passé. Il regrette cette belle relation qu'il a brisé par son intransigeance. Malgré ses efforts, il n'arrive pas à passer à autre chose.

   A l'enseigne du coeur épris est un livre qui m'a paru plat, fade. Les personnages sont stéréotypés. Stéphane : snob, fat, psychorigide, insupportable. Geneviève, gentille attentionnée, qui ne sait pas dire non. Les traits d'humour ne parviennent pas à donner de la saveur au texte. 

   Après le fond, venons en maintenant à la forme. C'est la que le bât blesse le plus. Que de longueurs, les phrases sont lourdes, prétentieuses, parfois indigestes. Je veux bien admettre que l'auteur veuille coller au caractère du personnage principal mais point trop n'en faut, cela gâche le plaisir de la lecture.

      En bref un coeur épris qui croyait prendre mais qui ne prend pas du tout . 

   Mon avis est peut-être biaisé par le fait que cette lecture fait suite à quelques livres forts, marquants. Mais ce n'est que mon avis, faites vous le vôtre.




Souvenirs de lecture 20 : Patricia Oszvald



Souvenirs de lecture 20 : Patricia Oszvald



   Nous avons tous de ces lectures qui nous ont profondément touchés, qui sont comme des madeleines de Proust : on se souvient d'où on était quand on les lisait, quel temps il faisait. Il m'a semblé intéressant de savoir quelles lectures avaient marqué les auteurs que nous lisons et en quoi elles avaient influencé leur désir d'écrire. Aujourd'hui c'est Patricia Oszvald qui me fait l'honneur de répondre à mes questions. Je la remercie pour son temps précieux, sa gentillesse et sa disponibilité.


LLH : Quel livre lu dans votre adolescence vous a le plus touché et pourquoi ?

PO :   Sans hésitation, Pagnol. Non pas un roman de Pagnol, mais tout Pagnol. Je l'ai découvert à l'école, comme tout le monde, avec "Le château de ma mère" et "La gloire de mon père" et j'ai tout de suite été conquise par son univers. Ensuite "Jean de Florette"  et "Manon des Sources" ont confirmé l'enchantement. Plus tard, "La femme du boulanger" et "La fille du Puisatier", pareil. Avec Pagnol, j'ai découvert, au-delà de la langue, de la magie des mots, de leur tricotage qui fait la musique de la langue, la transmission des émotions. Dans les mots de Pagnol, tout passe. Les odeurs, les couleurs, la garrigue, les champs de lavande, l'accent, la poussière des chemins, le chant des cigales. Tout transpire sa terre, sa Provence. Quand on colle un accent à ses personnages, c'est pour leur faire parler de leur pays en parlant d'autre chose. C'est magique, poétique et émouvant. 


LLH : En quoi ce livre a-t-il eu une influence sur votre désir d'écrire ?

PO :   Dans le passage des émotions. Ne pas seulement m'imposer la justesse du propos, je veux que ça sonne beau, le verbe joli. Il faut que ce soit mélodieux et harmonieux. Que ça chante. Et quand ça chante, les émotions coulent. Elles habitent les mots qui les abritent. Elles leurs donnent corps et la magie opère.


LLH : Quelles sont vos dernières lectures coups de coeur ?

PO :    Alors, mes coups de coeur iront vers trois auteurs qui ont déjà un large public, mais dont on parle peu. Ce sont à mon sens trois OVNI, chacun dans leur style.

            Je citerais Shalom Auslander qui est une vraie découverte d'il y a deux ou trois ans. D'abord avec ses deux récits autobiographiques, "La lamentation du prépuce" et "Attention, Dieu méchant" et son premier roman "L'espoir, cette tragédie". Il écrit au scalpel. Sans aucune concession, ni compromis. Il flirte en permanence avec le blasphème de manière insolente et c'est jubilatoire.

            Ensuite, Nadine Monfils. "Les vacances d'un serial killer"', notamment. Mais tous les autres sont dans la même veine. Nadine a une écriture complètement déjantée. Elle trimbale avec elle tout un folklore belgo-belge, c'est très savoureux et ses personnages sont à la hauteur de sa fantaisie. C'est complètement fou.

            Et puis, je dirais, Herman Koch que j'ai découvert dans son premier roman "Le dîner". Là, c'est tout autre chose. Il faut être prêt à affronter cet univers. Il faut accepter de se laisser manipuler, bousculer, déranger, jusqu'à en être franchement mal à l'aise. Je ne connais pas d'autres auteurs capables de faire ce qu'il fait avec autant d'habileté et d'efficacité.


Biographie


           Écrivant depuis la prime adolescence, j'ai toujours su que ma voie se trouvait dans l'écriture, par le tricotage des mots mêlés à mon imaginaire sans limite que je trouverais mon bonheur. Auteur et metteur en scène de deux one-man-shows, de plusieurs ouvrages dépeignant avec humour la société et mes contemporains, c'est à l'écriture de romans, de pièces de théâtre et de scenarii que je me consacre désormais. Je viens de publier "Les réparables", mon quatrième roman, en avril dernier et une première pièce de théâtre, "Le Banc" en juillet 2015


         



          Encore un grand merci à Patricia Oszvald pour sa gentillesse et sa disponibilité. Le titre de la pièce de Patricia est colorisé et dispose d'un lien intégré vous permettant d'accéder directement à la chronique d'un simple clic.



           


jeudi 27 août 2015

Camille, mon envolée



Camille, mon envolée de Sophie Daull aux éditions Philippe Rey (Rentrée littéraire 2015)



   Alors que la famille était en plein préparatifs pour Noël, Camille, la fille de l'auteur, est brusquement tombée malade. Après quatre jours de souffrance, elle décède.

   Sophie Daull lui adresse ce livre. Elle lui raconte ses quatre derniers jours, le tremblement de terre qu'a été sa mort, les premiers jours sans elle jusqu'à son enterrement. Les chapitres racontant les suites immédiates du décès de Camille, cette jeune fille pleine de vie alternent avec le récit de la vie de l'auteur les mois qui ont suivi.

   Dans ce livre hommage, Sophie Daull, comédienne, décrit le champ de ruines qu'est devenu sa vie et celle de son mari. Un décor qu'elle éclaire de ses souvenirs. Un lumière tantôt aveuglante et douloureuse, tantôt douce et apaisante. La mort de Camille est une mort pour elle aussi, c'est une nouvelle vie qu'il va falloir reconstruire, marquée par le deuil, par le vide, par l'absence. Une vie hantée par le fantôme de Camille.

   "Dans cette maison, on s'aimait, on s'engueulait, on riait : on était délicieusement libres de s'aimer, de s'engueuler, de rire. Ton jeune sang et le nôtre, un peu plus épais formaient un fleuve intranquille où l'avenir battait pavillon.
     C'est pour ça que je vivrai ta vie, que mon sang aura désormais toujours 16 ans. Tu me regarderas et me guideras selon ce que tu fus, ce que tu promettais, ce que tu aimais de moi. Je vais exister par en-dessous, par soustraction, par extension de toi, dans la copie de ta pudeur contre mon excentricité, de ta réserve contre mon exubérance, de ton repli contre mes tripes à l'air."

  Dans ce "roman", l'auteur en s'adressant à Camille, en parlant de leurs souvenirs, prolonge la vie de sa fille. Elle se libère des souvenirs encore frais de ses derniers instants.

   "Mais je poursuis le récit, la mission. J'écris comme on dépollue les sols rendus infertiles par une catastrophe naturelle."

   Ce livre, reçu dans le cadre de l'opération 68 premières fois organisée par L'insatiable Charlotte, est le type de livre que je fuis normalement. Le type de livre ou le lecteur se sent voyeur de la détresse de l'auteur. Je serais donc passé à côté de ce très beau récit, plein de pudeur, de colère, de douceur et d'amour porté par la superbe plume de Sophie Daull. Un livre poignant, marquant, émouvant mais aussi plein d'humour et de tendresse dont je recommande vivement la lecture.




mercredi 26 août 2015

Le Français



Le Français de Julien Suaudeau aux éditions Robert Laffont (Rentrée littéraire 2015)



Le narrateur est un jeune homme sans histoire. Il traîne son ennui à Evreux, ville moribonde dans laquelle les perspectives sont rares. Il travaille comme livreur. Seule Stéphanie, la jeune femme dont il est amoureux apporte un peu de joie à sa morne vie même si cet amour est à sens unique. A la maison sa vie n'est pas rose non plus. Sa mère malade cherche du travail en vain et son beau père passe son temps à le rabaisser et à le tabasser.

   Un soir avec Stéphanie, ils se rendent à l'invitation d'une petite frappe locale, sur les pistes désaffectées d'un aéroport pour un rodéo à moto dans lequel le voyou  a un accident duquel il succombera. Pour échapper à la police ( qui ne l'a jamais suspecté de quoi que ce soit) mais surtout pour fuir une vie dont il n'a rien à espérer, il se rapproche de trafiquants "Yougoslaves" pour gagner son billet de sortie. Le responsable le met en relation avec un gérant de cyber cafés à Bamako. C'est le départ tant espéré.

  A Bamako, ce Français de souche va, par ennui, pour s'occuper, par politesse, découvrir l'Islam et rapidement du fait des fréquentations de ce patron tomber dans l'engrenage de l'islamisme.

   "Seul Allah est digne d'être loué et Mahomet est son prophète.
     Les jours ont passé et je me suis habitué à ce baratin. Si vous vous répétez n'importe quoi assez longtemps, tôt ou tard vous finissez par y croire. C'est le cours naturel des choses. Les publicités fonctionnent de cette façon, la musique des mots vous donne envie de croire qu'ils sont vrais. Le Coran, je le lisais, je voyais bien qu'on me racontait des histoires, et en même temps je m'habituais peu  à peu à ces phrases qui vous présentent le monde sous un jour simple et bien ordonné. Pas de place pour la complication ou l'entre-deux : soit il en allait ainsi, soit il en allait autrement. J'avais gaspillé beaucoup de temps jusqu'ici à comprendre, à soupeser, alors qu'il suffit de dire les choses pour qu'elles prennent de l'épaisseur."

   Le Français, roman d'actualité s'il en est, nous montre que l'embrigadement djihadiste n'est pas une affaire de religion. Des hommes avides de pouvoir et d'argent proposent à des jeunes sans avenir, sans repaires, une occasion de donner un sens à leur vie. Ils recrutent des jeunes paumés en colère, s'assurant de la sorte une armée gratuite et dévouée pour mener à bien leurs projets. L'Islam n'est que la justification, que le décorum de leur ambition.

  Ce qui rend ce roman passionnant, c'est l'ambiguité du narrateur. A aucun moment il n'adhère à la doctrine islamiste. Il se rend compte très tôt dans quel engrenage il a mis la main. Il est intelligent mais ne se voit pas d'avenir. Il plonge dans l'islamisme pour avoir une vie. Outre le problème de l'islamisme c'est le problème de l'absence de perspective dans les banlieues et les villes dortoirs qui est pointée du doigt dans ce roman. Ces jeunes désoeuvrés, sans avenir forment le terreau de l'embrigadement car il offre à ces jeunes un cadre et un but.

  Le Français est le deuxième roman de Julien Suaudeau, un roman passionnant, dérangeant. A découvrir. 

  "En les observant, j'ai pensé que c'était écrit : les déchets de la grande illusion, de la vie, de la civilisation, réunis pour former les contingents de barbares qui devaient tout détruire. C'était inévitable que nous pensions être frères.
   Qu'est-ce-que nous savions ? Rien de solide en définitive. Notre ignorance du monde était totale. Nous savions qu'il fallait le faire partir en flammes, et c'était suffisant. Nous savions tous que nous étions déjà morts. En vie mais pas vivants. Cassés. Irrécupérables. "

mardi 25 août 2015

La maladroite



La maladroite dAlexandre Seurat aux éditions La brune du Rouergue (rentrée littéraire 2015






   La petite Diana a disparu. Tous ceux qui l'ont côtoyée savent qu'il est déjà trop tard. Ils témoignent tour à tour du calvaire qu'a été la courte vie de l'enfant.

   La mère de Diana est instable. Elle a déjà eu un garçon d'une première union qui s'est soldée par un échec, depuis elle cherche l'homme avec lequel faire sa vie. Elle le trouve et tombe enceinte de Diana, mais l'homme la laisse tomber. La jeune femme se réfugie chez sa mère et projette d'accoucher sous X avant de revenir sur sa décision pendant la période légale de réflexion. Finalement l'homme vient la rechercher et la petite famille s'installe.

  Dès les premiers jours d'école de Diana, son institutrice a senti un problème. La petite fille présente un certain retard sur les apprentissages et arrive souvent à l'école avec des blessures, des bleus, des bosses, quand elle ne manque pas l'école car elle est malade. Elle convoque les parents, interroge Diana. Les parents présentent l'aspect d'un couple idéal, de parents attentifs et aimants. Les ecchymoses de Diana sont dues à la maladresse causée par son handicap. Quand elle était bébé une plaque de plâtre du plafond lui est tombée dessus. Les observations de l'institutrice l'amènent à se poser la question de la maltraitance. Elle en parle à la directrice. Quand les pressions deviennent un peu trop insistantes, les parents déménagent et changent Diana d'école.

   Dans ce roman qui fait froid dans le dos, Alexandre Seurat nous décrit l'inertie des services sociaux et de la justice dans les cas de maltraitance. Les services concernée passent leur temps à se renvoyer la balle de peur de faire une erreur. Les témoignages successifs des gens qui ont eu affaire à Diana et à ses parents nous plongent dans l'horreur absolue. Entre les personnes impuissantes et celles qui ne veulent pas voir, le martyr de Diana se poursuit.  La construction du roman sous forme de témoignages renforce encore plus le réalisme et l'horreur de l'histoire, la colère que l'on éprouve face à ces services sociaux qui ne se mettent en action qu'une fois qu'il est trop tard.

  La maladroite est un roman terrible, poignant, sûrement l'un des romans les plus durs, les plus marquants de cette rentrée littéraire par son thème. Un premier roman au sujet difficile parfaitement maîtrisé. Un roman qui happe, qui bouleverse qui nous pose des questions, qui suscite le dégoût et la colère, l'impuissance. On se laisse aspirer par cette spirale de l'horreur. Que pouvaient faire de plus ces personnes qui ont côtoyé Diana tant la machine administrative est difficile à bouger ?

  "En quinze jours de classe, j'avais compris, les bleus, les bosses, quand j'y repense j'ai l'impression que tout s'est déroulé à travers un cauchemar. Alors, je ne vois plus ma classe, mes élèves se figent en noir et blanc - et parmi eux, il y a Diana : elle est la seule à ne pas être en noir et blanc et à ne pas être immobile, je la sais en danger, elle me regarde, comme si elle guettait de moi ce que je peux faire, ce que je vais faire. Mais dans le cauchemar, je sais que tout est déjà trop tard pour elle, elle me regarde, et je ne peux rien faire, et je voudrais qu'elle me pardonne. "

"Je valide mon inscription à Focus Littéraire sous le pseudo denisarnoud."