samedi 4 juin 2016

Le problème à N corps



Le problème à N corps de Catherine Quilliet aux éditions Paul & Mike


Vincent a tout pour être heureux : une femme sublime, un métier qui le passionne dans la recherche de pointe sur la reconnaissance vocale, pourtant tout va changer pour lui le jour où il replonge dans le journal intime qu’il tenait jusqu’à ses années de fac. Il y découvre un pan entier de son passé dont il ne se souvient absolument pas. Une histoire d’amour avec une certaine Marianne. Pourtant ce n’était pas une relation d’un soir. Comment peut on oublier une histoire d’amour aussi intense.

« Il relut, interloqué, les phrases qu’il avait commencé à parcourir distraitement, et dont il réalisait soudain qu’elles ne réveillaient aucun écho en lui. Son écriture n’avait pas vraiment changé, pas de doute, c’était bien  lui qui avait écrit ces lignes. Mais quand ? Et la fille, c’était qui ?.
Les réponses lui reviendraient forcément quand il lirait la suite.
Mais plus il avançait dans sa lecture et moins le récit s’ajustait à ses souvenirs de jeunesse. Chaque anecdote l’éloignait davantage de lui-même. Il n’avait aucun visage à mettre sur les obsessions déroulées page après page. » 

Petit à petit ce pan de son passé oublié va obnubiler Vincent, il va s’insinuer dans les  moindres recoins de sa vie. Il faut qu’il sache, qu’il retrouve cette Marianne, qu’il découvre pourquoi, comment il a pu oublier cette histoire. Cette quête va perturber son travail et surtout sa vie de couple, il va peu à peu délaisser Claire.

Il va faire appel à un écrivain qui, dans une interview, révélait  que quand il terminait un livre il ne se souvenait plus de tout de ce qu’il avait écrit. Il va partir à la recherche de cette Marianne pour l’interroger. Il va faire appel à des logiciels de reconnaissance lexicales pour comparer ce pan de son journal avec le reste de ses écrits dont il se souvient. Ce qu’il va découvrir, je ne vous en parlerai pas, il vous faudra lire le livre pour le savoir.

Ce roman est un véritable thriller. Un thriller sans meurtre, sans assassin, sans policier. Un roman dans lequel le héros va se mettre à enquêter sur son passé, d’ailleurs son nom n’est pas innocent : Vincent Estière (est hier) . Une enquête pleine de rebondissements et de surprises. C’est un roman dont le centre est la trahison dans la relation amoureuse, le mensonge qui fausse la donne.

Venons-en au titre. Le problème à N corps. C’est un problème physique qui consiste à résoudre les équations du mouvement de Newton de N corps interagissant gravitationnellement, connaissant leurs masses ainsi que leurs positions et vitesses initiales (merci Wikipédia). Mais rassurez-vous nul besoin d’êre un expert en physique pour comprendre et apprécier ce roman. Je suis nul en physique et ce titre a bien failli me dissuader de lire ce livre ; grossière erreur. Ici il peut être résumé par le fait qu’en amour, quand il y a plus de deux corps en présence, c’est le chaos.


Je vous invite à découvrir ce véritable thriller mené de main de maître par Catherine Quilliet. Un roman dont la construction et le style vous prennent dès la première ligne, vous happent et ne vous lâchent plus.

« -Votre journal, Vincent. Le vôtre, pas le fascicule supplémentaire. Vous le relisez à quelle fréquence, à peu près ?
-C'est difficile de parler de fréquence. Je ne le relis pour ainsi dire jamais" Vincent hésita. " Enfin quand je dis jamais ..."
Son vis-à-vis s'enfonça davantage dans son moelleux fauteuil de cuir brun, croisa les jambes, attendit. Vincent mordilla l'une de ses phalanges, puis se fit violence pour parler.

"En fait, ça m'est arrivé une fois, il y a assez longtemps. Pendant ma thèse. Au début, il me semble. C'était... comment dire... surprenant. Presque désagréable. J'ai reconnu les événements, tout au moins les plus marquants, mais quasiment rien des détails. Comme s'il ne s'agissait pas de moi, mais du roman de la vie d'un autre que j'aurais fréquenté autrefois. Quelqu'un qui avait finalement très peu de points communs avec moi, mon moi de maintenant. C'est déstabilisant de de pas se retrouver là où on croyait s'être laissé. Ça m'a suffisamment déplu pour que je n'aie pas envie de recommencer l'expérience. Il est plus confortable d'entretenir l'illusion qu'on est soi de toute éternité, et que ce qu'on vit à un instant donné restera ancré dans notre mémoire jusqu'à la fin ... »

mercredi 1 juin 2016

Souvenirs de lecture 29 : Martial Victorain


Souvenirs de lecture 39 : Martial Victorain

Nous avons tous de ces lectures qui nous ont profondément touchées, qui sont comme des madeleines de Proust : on se souvient d’où on était quand on les lisait, du temps qu’il faisait. Il m’a semblé intéressant de savoir quelles lectures avaient marqué les auteurs que nous lisons et en quoi elles avaient influencé leur désir d’écrire. Aujourd’hui c’est Martial Victorain qui me fait l’honneur de répondre à mes questions. Je le remercie pour son temps précieux, sa gentillesse et sa disponibilité.





LLH : Quel livre lu dans votre adolescence vous a le plus touché et pourquoi ?

MV : Je n’ai jamais été un grand lecteur au sens « dévoreur de livres », d’abord parce que je lis très lentement, que j’aime déguster les mots, analyser les structures de phrases, le style d’un auteur, malaxer et faire tourner tout ça sous la langue et dans ma tête. Il se dégage, je trouve, quelque chose de sensuel à la lecture d’un livre. Une bonne dose de délicatesse et un rien de pas sérieux dans lequel j’aime me laisser aller. Une petite débauche personnelle. C’est en tous cas comme cela que je le ressens. Alors je prends mon temps, tout mon temps.

D’aussi loin que je me souvienne j’ai toujours ressenti une attirance intrinsèque pour les livres, un sentiment étrange et fusionnel passe d’eux à moi, ou inversement. Je ne saurais pas dire ni déterminer quel a été le déclencheur de cette fusion, car on ne lisait pas beaucoup dans mon entourage.  Mais c’est une réalité, j’aime les livres, les mots, oublier le temps et tourner des heures dans les rayons d’une librairie.

Un été, je devais avoir quatorze ou quinze ans, je suis tombé amoureux. Elle s’appelait Cécile, elle était belle, fragile. Un peu rose dans mon esprit. Un coup de foudre quoi ! Pour plusieurs raisons Bonjour Tristesse, car il s’agissait de l’héroïne du livre de Françoise Sagan, a été un roman révélateur, peut-être parce qu’il faisait chaud et que j’étais réellement amoureux à ce moment là. Toujours est-il que par la suite, beaucoup d’autres aventures ont suivi. J’ai découvert Barjavel, Dard, Duras, Jean Giono, Clavel, Zola, Richard Matheson, Steinbeck... Et puis, en dehors des écrivains il y a eu les poètes, de Baudelaire à Prévert, et puis, les chansonniers également, ceux qui ont des choses à dire, des textes et qui savent écrire : Brel, Brassens, Thiéfaine, Higelin, Renaud, Cabrel, Souchon… et j’en oublie. D’une manière générale j’aime les mots, les jardiniers qui les sèment et les cultivent.


LLH : En quoi ces livres ont-ils eu une influence sur votre désir d'écrire ?

MV : Les livres et leurs auteurs, m’ont enseigné le style, le ciselage, l’orfèvrerie des mots, la « technique » du roman, mais ils ne m’ont pas donné, à proprement parler, le désir d’écrire. Les livres sont d’indéniables maitres d’apprentissage, les meilleurs que l’on puisse trouver, mais je crois très sérieusement que l’écriture est une fonction inscrite en moi comme la veine d’un arbre peut l’être dans la rétine de l’ébéniste. Je suis un autodidacte convaincu, et j’avance en écriture comme on apprend à marcher, à tâtons, en me rattrapant comme je peux, en me cognant parfois ; j’avance par le jeu des coïncidences, l’assemblage et l’apprentissage des expériences qu’offrent la vie, des rencontres qu’elle provoque. L’écriture en définitive, en ce qui me concerne, est la résultante d’une étrange alchimie, je la vis non pas comme un désir, mais comme une nécessité. Ça m’est très difficile d’expliquer ça. Je dirais, sans une ombre de prétention, que j’écris pour vivre, comme on mange, comme on respire. C’est sans doute ce qui explique que j’ai parfois autant de mal à écrire.
Et puis, je ne pourrais pas terminer sans évoquer la sonorité des mots et plus encore le côté architectural de l’écriture, les formes des lettres, leurs lignes fines ou prétentieuses, leurs ventres rebondis, les petites queues par lesquelles elles se tiennent les unes aux autres, les wagons de mots qu’elles alignent et qui nous portent au voyage. J’ai toujours trouvé très beau les arabesques des lettres manuscrites. Ça peu paraitre naïf, mais je trouve les lettres magiques quand j’y pense.


LLH : Quelles sont vos dernières lectures coups de cœur ?



MV : Je suis allé dans des univers très différents ces derniers mois. La petite fille de monsieur Linh est le dernier de la liste. C’est un roman de Philippe Claudel, un petit livre plein de tendresse et de poésie tissée sur font de drame humain. J’ai également adoré La perle, de Steinbeck. Que ce soit Tortilla Flat ou Des souris et des hommes ou bien encore Johnny L’Ours, je suis un inconditionnel de Steinbeck. J’ai également adoré Meurtre sur le grand Vaud de Bernard Clavel, là aussi je suis un inconditionnel. Son écriture et d’une justesse incroyable. Je pense que Bernard Clavel mériterait d’avoir plus de place parmi nous aujourd’hui. J’ai également aimé La folle allure de Christian Bobin, l’écrivain-poète. Mensonges et Faux semblants de Martine Magnin qui possède un style très épuré et très efficace je trouve. Et puis je terminerai avec un roman qui m’a marqué par sa sensibilité et qui à mon sens n’a pas encore rencontré le succès qu’il mérite. Entre les lignes de Noël Guillard. C’est l’histoire d’une enfance d’après guerre dans un petit village du Beaujolais. Un grand moment de tendresse.


Biographie
 
Mon enfance a été estampillée BIO. Je suis né et j'ai grandi tout au bord des gorges de la rivière d'Ain, dans un petit village où la cueillette des mures annonçait les automnes et où les sous bois avait des odeurs de champignons. Les hivers crépitaient au coin du feu, on avait les pieds gelés et on mangeait autour de la cuisinière à bois des tartines de fromage qu’on faisait grillé sur du pain fait maison. Ensuite, je me suis égaré sur le terrain vague et compliqué des adultes. J’ai composé mes premiers textes dans les années 80, des chansonnettes que j’interprétais au sein d’un groupe de musiciens-amis. J’ai également commis, toujours à cette époque, un conte pour enfants et un autre pour le bicentenaire de la révolution.  Et puis j’ai erré et tourné dans ce grand labyrinthe jusqu’en 2011, date à laquelle je me suis arrêté de tourner pour passer à des choses plus sérieuses : écrire pour de vrai. Mon premier roman est paru l’année suivante. Depuis, j’écris, et je vis un peu reclus j’avoue, en marge et un rien à l’écart du monde agité des hommes qui me convient si mal. J’aimerais être un végétal, un arbre je crois.


Encore un grand merci à Martial Victorain pour sa gentillesse et sa disponibilité. Les romans de Martial : Fernand, un arc-en-ciel sous la lune paru aux éditions de L’Astre Bleu et l’homme en équilibre aux éditions Paul & Mike, ont fait l’objet de chroniques sur ce blog en voici les liens.



Amis rhône-alpins ou de passage, vous aurez deux chances de rencontrer ce romancier poète cette semaine :

Vendredi 3 juin à 19h30 devant la librairie La Plume Rouge : une rencontre coanimée par La Plume Rouge et Les lectures du hibou.


Samedi 4 juin, au Biscuit Café Créatif à Neuville sur Saône à 14h30 : rencontre animée par Les lectures du hibou . Venez nombreux !!!

Détails de la rencontre avec Martial au Biscuit : ici