mercredi 26 octobre 2016

La vitre



La vitre de Fabien Muller chez Olivier Morattel Editions




« Je suis née à sept mois.

Pas pu attendre. Ma mère m’a expulsée distraitement, avec détachement, comme on sort les poubelles. Il ne me manquait plus que le sac plastique et le nœud autour de la tête. Ou peut-être le nœud y était-il. C'est pour ça que je ne respirais pas. »


Hélène est née prématurée. Elle a passé les premiers mois de sa vie derrière la vitre protectrice d’une couveuse. Son enfance entre un père parti très tôt et une mère indifférente et soucieuse de sa tranquillité, n’a fait que renforcer cette impression de passer sa vie dans une sorte de bulle à la fois protectrice et isolante.

Hélène est devenue une femme perturbée, en retrait du monde, en état de dépression permanent. Evitant le plus possible le contact avec ses contemporains. Son existence, elle la mène recroquevillée sur elle-même, singeant la sociabilité quand il le faut.

« Jeudi. Dîner avec Alice. Ma vie est réglée comme du papier à musique (qui jouerait une mélodie un peu barrée tout de même). J’ai peu d’amis, mais j’entretiens ces relations, j’ai trop de respect pour la faculté exceptionnelle dont doivent être dotées les rares personnes qui me supportent. Je lutte très fort en général pour ne pas me considérer comme un boulet avant de les voir, j’ai tout un protocole de préparation pour ne pas fuir devant l’obstacle »

La vie d’Hélène va se trouver bouleversée par une rencontre et par un drame. Cette vitre qui la protège et l’isole va peu à peu se fissurer. Je ne vous en dirai pas plus. Lisez le livre !


Par son style dynamique, fluide, à l’humour corrosif, Fabien Muller nous fait entrer dans la tête d’Hélène, nous fait vivre ses questionnements, son mal-être. Tantôt on a envie de la consoler, tantôt de la bousculer, de la faire réagir. Hélène nous raconte sa vie au jour le jour, comme dans un journal sans date. Son récit est entrecoupé d’interludes savoureux. Avec La vitre, Fabien Muller signe un roman passionnant, plein de sensibilité et d’humour. Une très belle découverte.

mardi 18 octobre 2016

Même les pêcheurs ont le mal de mer



Même les pêcheurs ont le mal de mer de Diane Peylin aux éditions Les Escales



Salvi Orozco est fils et petit-fils de pêcheurs. Il a fui son île, une île volcanique pas nommée ou la seule activité est la pêche. Salvi a le mal de mer mais est-ce la seule raison pour laquelle il a décidé de rompre avec un avenir tout tracé ?

Chez les Orozco, hors la pêche, point de salut. On vit dans un île ou seule la mer, le travail rythment les journées. Le reste du temps on se repose, on se nourrit. Ce qui caractérise cette famille, c’est la monotonie, le silence. Les jours se suivent et se ressemblent. On ne se parle pas. Les mots doivent être utiles à la vie quotidienne. Pas de mots d’amour, pas de communication.

C’est cette atmosphère de plomb que Salvi a décidé de fuir. Comme son père et son grand-père, il aurait pu lutter contre le mal de mer et embrasser la carrière de pêcheur. Salvi vit maintenant sur le continent où il travaille dans le domaine de l’informatique la journée et se produit comme clown, le soir. Une lettre lui annonçant le décès de son grand-père va le forcer à retourner sur l’île sur laquelle il n’a plus remis les pieds depuis neuf ans, depuis le décès de son propre père. Ce retour au sources lui permettra-t-il de combler les vides de son histoire, les mots seront-ils enfin dits ? Pourra-t-il enfin vivre sa vie pleinement ?


Tour à tour le père et le grand-père s’expriment. Nous sommes plongés dans cette famille dans laquelle les hommes sont durs au mal, taiseux, où les femmes meurent jeunes. Les Orozco semblent victimes d’une sorte de malédiction. Chez les Orozco, on travaille et on se tait. Les seuls mots gratuits prononcés sont ceux des histoires, des contes racontés par le grand-père. Et pourtant, il y aurait des choses à se dire dans cette famille. Des secrets qui pèsent et qui empêchent de se construire. La malédiction qui frappe les Orozco est celle de ces maudis mots non-dits. Ces mots qu’on n’utilise pas de peur de blesser mais qui sont encore plus dangereux lorsqu’ils sont tus. Ces mots d’amour, d’affection qui manquent cruellement. Comme l’île elle-même, cette absence de mot est une prison dont il est difficile de s’échapper. Qu’il est dur à franchir ce mur du silence.

Cette malédiction, c’est aussi celle de la reproduction du schéma paternel sur plusieurs générations. Les pères sont là pour assurer la subsistance quand ils ne fuient pas. Leur rôle est limité à cela. L’homme doit être fort, sans faiblesse. Cette image faussée dès le début les ronge, les rend malheureux. Les femmes, elles-aussi, sont contaminées par ce silence. Elles s’étiolent, en meurent ou se réfugient dans la folie.

Même les pêcheurs ont le mal de mer est un roman poignant, émouvant, passionnant. Plus que le mal de mer, c’est un profond mal de vivre que ressentent ces trois hommes (le grand-père, le père, et le petit-fils), un mal de vivre encore plus persistant du fait qu’il n’est pas exprimé. Diane Peylin a parfaitement su rendre ce poids du silence dans la famille, ce lent poison du secret. Un très beau roman dont vous ne sortirez pas indemne.

samedi 8 octobre 2016

Qu'importe le chemin


Qu’importe le chemin de Martine Magnin chez L’Astre Bleu Editions



Alex vient de rentrer d’un séjour en Afrique avec son père. Le lendemain, Martine Magnin trouve son fils en pleine convulsion dans son lit. Tout de suite elle appelle SOS Médecins. Un premier diagnostic est vite effectué. Le jeune garçon souffrirait d’épilepsie, « Le Grand Mal ». Aussitôt il est conduit à l’hôpital.

Les crises s’enchaînent sous la surveillance du personnel hospitalier. Le diagnostic, brutal, est confirmé. Alex devra suivre un traitement à vie. On suit tout son séjour à l’hôpital, le dosage empirique des traitements, et la transformation physique et morale d’un petit garçon plein de vie et d’entrain en un enfant rendu apathique par son traitement.

« On glane partout les informations, on scrute fébrilement autour de soi et on décortique en douce la feuille de surveillance, les graphiques totalement hermétiques, les prescriptions aussi savantes qu’abstraites. On sait qu’on ne devrait pas le faire, mais on potasse tout de même les dictionnaires médicaux alarmistes et on évoque avec d’autres des expériences qui ne se ressemblent pas toujours ou pire qui se contredisent. En vain. On n’a ni le savoir, ni le pouvoir. On est de fait, totalement dépassé, inefficace et enfermé à double tour dans ce nouveau statut de parent d’enfant malade, mis brutalement à l’écart de sa fonction naturelle. On est passé de l’autre côté du miroir, coincé, condamné côté ombre… Tous nos rituels habituels, nos repères les plus évidents et les plus naturels explosent, réduits à néant. On tâtonne, on s’égare, on ne reconnaît plus rien. On ne reconnaît plus sa propre vie. »

A l’adolescence, Alex se révolte. Il ne veut plus de ce traitement qui l'abrutit. Il veut vivre quitte à mettre sa vie en danger. Il se lie d’amitié avec une bande de punks, remplace son traitement par des drogues plus dures, plus récréatives, se clochardise. C'est la période des cellules de dégrisement, de la destruction de matériel public, des cures de désintoxication. L’image de la famille traditionnelle, il faut l’oublier. L’auteure doit faire face tout en ne négligeant pas sa fille, l’adorable Lola. Pour cela, elle peut compter sur le soutien sans faille des ses deux meilleures amies. Le travail au magasin qu’elles ont créé ensemble, leurs échanges, leur entraide sont une véritable bouffée d’oxygène.

Dans ce récit qui nous mène de la France au Québec, de la Chine au Népal, Martine Magnin nous raconte la vie chaotique de cette famille tourmentée. Ce témoignage se lit comme un roman. Les situations cocasses s’enchaînent aux épisodes dramatiques. Loin de tout pathos, le style vif, plein d’émotion, de poésie, de tendresse, d’amour et d’humour de l’auteure nous captive et nous émeut du début à la fin. Un livre à ne pas manquer. A découvrir chez votre libraire dès aujourd’hui.

« Une petite graine, puis une autre petite graine… si la terre est bonne et si on l’arrose !
On récolte toujours ce que l’on S’AIME »