lundi 1 mai 2017

Souvenirs de lecture 44 : Isabelle Kauffmann



Souvenirs de lecture 44 : Isabelle Kauffmann

Nous avons tous de ces lectures qui nous ont profondément touchées, qui sont comme des madeleines de Proust : on se souvient d’où on était quand on les lisait, du temps qu’il faisait. Il m’a semblé intéressant de savoir quelles lectures avaient marqué les auteurs que nous lisons et en quoi elles avaient influencé leur désir d’écrire. Aujourd’hui c’est Isabelle Kauffmann qui me fait l’honneur de répondre à mes questions. Je la remercie pour son temps précieux, sa gentillesse et sa disponibilité.



LLH : Quel livre lu dans votre enfance et adolescence vous a le plus touchée et pourquoi ?


IK : Dès mes jeunes années, mon père m’a fait aimer la mythologie grecque qui le passionnait.  Ce fut une bonne raison pour m’aventurer dans la collection des contes et légendes dont chaque volume renfermait les trésors de la mythologie d’un pays ou d’une culture. Sous les couvertures blanches luisantes à la reliure ronde striée d’or, un monde onirique se dévoilait, chaque histoire explorant sous forme de parabole non pas la géographie mais en réalité les ressorts de l’âme humaine. Dans la foulée, je m’emballai pour Marcel Aymé avec les contes du chat perché dont j’adorais l’humour autant que la poésie surréalistes, et je plongeai dans son œuvre, avec le passe-muraille, les bottes de sept lieues et autres nouvelles, ses romans, ses pièces de théâtre, pour ne citer que la jument verte ou Clérambard. J’appréciais par dessus tout le caractère désuet des situations, la proximité des personnages, qui rendait
chaque histoire bien plus troublante que n’importe quel débordement fantastique. J’aimais ces ambiances dépeintes avec un réalisme souvent féroce, divulgué à part entière dans la rue sans nom, roman noir sur la misère sans issue des ouvriers en 1930. Je goûtais le même esprit surréaliste chez Pirandello, son théâtre mais aussi ses nouvelles, et bien sûr chez Dino Buzatti avec son recueil le K. J’adorai l’histoire du veston ensorcelé, où le héros découvre dans la poche de son nouveau costume sur mesure, une réserve inépuisable de billets de banque. Au même moment je me passionnai pour le surréalisme en peinture, Dali, Ernst, Tanguy, mais aussi Topor et Magritte qui, avec leurs personnages en costume, chapeau melon et parapluie répondent à l’univers ordinaire, dramatiquement humain de tous ces auteurs. L’enchaînement s’imposait, je plongeai à l’adolescence dans Kafka, et après l’Amérique, gardai comme livre favori le château. Quelle délectation, chaque fois, de relire l’histoire de cet arpenteur arrivant dans un village où l’action la plus simple devient insurmontable, où les évènements courants provoquent des malentendus entre personnages naïfs, colériques, surmenés, aguicheurs, égarés ! La mécanique humaine grince, se grippe et finalement patine dans une hallucinante organisation face à laquelle la raison reste impuissante. J’ai retrouvé ce que je cherchais dans le journal d’un fou, de Gogol, et puis les autres grands auteurs russes m’ont embarquée pour me captiver définitivement. Dostoïevski, Tourgueniev, Boulgakov avec le maître et Marguerite et Tchekhov évidemment (tous deux médecins). Un recueil de ses nouvelles reste mon livre de chevet. Chez tous ces grands maîtres, je retrouve la finesse des portraits psychologiques, de l’humour et de la poésie. Un réalisme extraordinaire avec la traduction de microévenements, de sentiments fugaces, de failles et renoncements, de maladresses et de hasard, une perception subtile des comportements humains et d’atmosphères impalpables. Je crois avoir lu rapidement tout Nabokov après m’être délectée de Roi, Dame, Valet, trio classique du couple et de l’amant traité avec un humour impitoyable, puis la défense Loujine, transposition vertigineuse de la vie du héros en partie d’échec, jusqu’à Ada, roman initiatique des amours enfantines.

LLH : En quoi ces livres ont-ils eu une influence sur votre désir d'écrire ?

IK : Cette influence a été fondamentale dans ma vie en général. Il existe des correspondances entre différentes expressions artistiques. Comme dans la peinture figurative à laquelle je me suis consacrée plusieurs années, le plaisir de l’écriture fut avant tout d’inventer des histoires étranges, de frôler la limite du réel sans jamais basculer dans le fantastique, érafler le quotidien, dévier sans fracas du prévisible, de la norme, induire un doute, entraîner subrepticement le lecteur hors-circuit ,mais surtout, garder une cohérence dans l’incohérence, une logique dans l’absurde , ce qui , au bout du compte, rend crédible la plus insolite des  fictions. Mais au-delà d’un univers ou d’un style, d’une ambiance, l’écriture représente un mode de réflexion, et tout en espérant divertir les lecteurs, j’approfondis une question précise dans chacun de mes livres. Mon premier roman, Ne regardez pas le voleur qui passe, démontre l’importance des souvenirs, aussi succincts soient-ils, des pensées ou des émotions fugaces surgissant tout au long de notre vie. Dans mon roman Grand Huit qui se déroule en 1932 alors qu’Einstein révèle sa théorie de la relativité, un homme est harcelé pour rembourser une dette de huit ans. Il devra comprendre le sens de cette énigme en s’interrogeant sur la valeur du temps (Est-elle la même pour tout le monde, peut-on rattraper le temps perdu ?). Dans Cabaret sauvage, recueil de nouvelles paru en 2013, j’explore l’animalité de l’homme sous toutes ses formes à travers neuf rencontres étranges entre l’homme et l’animal.
Les corps fragiles, mon dernier livre paru en sept 2016, se démarque donc des précédents. Roman réaliste, son héroïne existe, je l’ai rencontrée, interrogée à plusieurs reprises. D’emblée sa personnalité à la fois généreuse et intrépide m’a intéressée, et j’ai été harponnée par cette vocation irrévocable de soigner les autres, cette bienveillance énergique dépourvue de tout atermoiement. Sans doute était-ce le moment pour moi de me retourner sur mon passé de médecin. J’ai ainsi mêlé le parcours de Marie-Antoinette avec mes propres souvenirs en ajoutant certaines réflexions ou émotions personnelles. J’ai tenté de restituer les ambiances médicales spécifiques de l’époque, toutes sortes de perceptions sensorielles, pour saisir la nature organique des différentes scènes dévolues au corps. Car si la motivation de mon héroïne ne change, pas, elle traverse de grands bouleversements, comme cette transposition du mal maudit qui en quelques décennies n’est plus représenté par la tuberculose, mais par le sida. C’est sous cet éclairage que j’ai voulu également exposer l’évolution des relations familiales au sein d’une société encore marquée par la dernière guerre jusqu’à celle de notre époque.   

LLH : Quelles sont vos dernières lectures coups de coeur ?

IK : Pêle-mêle, et de façon non exhaustive, en présentant mes excuses aux auteurs que j’oublie : 

Roman avec cocaïne, de M. Aguéev 
Sans Véronique, d’Arthur Dreyfus
De quelques amoureux des livres, de Philippe Claudel
Eloge de l’ombre de Junichirô Tanizaki,
Six photos noircies, de Jonathan Wable
Le Chapiteau vert, de Ludmila Oulitsakaïa
Barbe Rose, de Mathieu Simonet
Partages, d’André Markowicz
Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Lydia Flem
La suture, Sophie Daull
Le tapis du salon, d’Annie Saumont
Mes scènes primitives, de Noël Herpe,
Une femme au téléphone, de Carole Fives,
La ballade de l’enfant gris, de Baptiste Beaulieu,
La vie est un songe, de Pedro Calderon de la Barca
Le vent se lève, de Sophie Avon
La correction, d’Elodie Llorca


Biographie

Une vie entre création artistique et médecine
Premiers pas dans l’écriture avec des poésies, des nouvelles (quelques prix de concours) des chansons, puis une étape décisive en 2006 avec Ne regardez pas le voleur qui passe, ed Flammarion prix du premier roman Marie-Claire (traduit en coréen).  Suivront Grand Huit (2011) Cabaret Sauvage (2013) et les corps fragiles (2016), Prix Canut 2017, Ed. Le Passage.
La musique aussi lui permet de raconter des histoires. Pianiste de bar pendant ses études, elle compose la musique de quatre courts métrages, ainsi que celle de nombreuses chansons pour le groupe Virgine Still quartet.
Exi(s)t d'Isabelle Kauffmann
La peinture l’inspire depuis l’adolescence, elle s’y consacre plusieurs années, avec de multiples expositions.
Médecin, chirurgien orl, responsable en 1993 du département de phoniatrie au CHU de Lyon, elle organise plusieurs colloques multidisciplinaires sur toutes formes de langages
(expression vocale, écriture, musique, graphisme…), puis, décide de cesser son activité hospitalo-universitaire pour se consacrer à la création.
Entre temps, trois enfants lui ont permis de grandir.
 Elle vit à Lyon.

Encore un grand merci à Isabelle Kauffmann pour sa gentillesse et sa disponibilité. Je vous invite à découvrir Les corps fragiles, son superbe dernier roman, paru en septembre 2016 aux éditions Le Passage.

Les titres des livres cités par Isabelle ayant fait l’objet d’une chronique sur le blog apparaissent en couleur, un clic vous suffit pour y accéder.

jeudi 6 avril 2017

Lulo


Lulo d’Hugo Poliart aux Éditions Jourdan


Après Je suis un tueur humaniste de David Zaoui, dans la famille des tueurs à gages originaux, j’appelle Sandra, qui pourrait être la sœur de Babinski.

Sandra, belle jeune femme de vingt-huit ans travaille pour Doran, magnat de l’édition et du divertissement. Sandra a rencontré Doran alors qu’elle était juriste. Le magnat l’avait embauchée pour gérer les litiges concernant les plagiats. Peu à peu, une estime mutuelle, une confiance se sont installées entre eux. Sandra est en quelque sorte la fille que Doran n’a jamais eue. Doran a fait sa fortune dans le domaine de la téléréalité, mais sa vraie passion ce sont les livres. Il reçoit chaque jour de nombreux manuscrits mais n’en publie que très peu. Un jour, irrité par la médiocrité constante des textes qu’il reçoit, Doran lance sur un coup de tête, l’idée de se débarrasser de tous ces plumitifs sans talent qui lui font perdre son temps. La colère retombée, l’idée ne lui semble pas si aberrante. Sandra se saisit de l’occasion, elle aime son métier dans le monde de l’édition, mais s’ennuie derrière son bureau. Elle a besoin d’action.

Sandra devient donc tueuse à gages à la solde de Doran. Elle ne dépend que de lui et gagne bien sa vie. En effet, les mauvais auteurs sont nombreux. Sandra a carte blache pour se débarrasser des écrivaillons. Sa petite touche personnelle est de joindre l’utile à l’agréable. Avant chaque mise à mort, véritable mante religieuse, elle couche avec chacune de ses victimes.

Marc est flic. À trente-sept ans, il est spécialisé dans la traque des tueurs en série. Sa marotte : l’infiltration. Quand il entend parler d’une possible série de meurtres touchant des aspirants écrivains, il se saisit de l’affaire. Il va contacter les maisons d’éditions et leur proposer un manuscrit. La difficulté pour cet amoureux des mots réside en l’écriture du plus mauvais roman possible. Très vite, il est contacté. Le poisson est ferré. Il va rencontrer Sandra. Pourra-t-il la livrer à la justice, ça c’est une autre histoire que vous découvrirez en lisant le livre.

Lulo n’est pas un polar ou un thriller au sens strict du terme. L’intrigue policière du roman est un prétexte pour décrire de l’intérieur le monde de l’édition, ce qu’il est devenu. En réalité, ce roman est une satire passionnante et hilarante du monde littéraire.

« Un jour, il a piqué une vraie colère. Il venait d’ouvrir le troisième roman d’un ancien employé de la Poste qui avait pris une pause-carrière pour « rencontrer son destin d’écrivain ». Son style était « hypertélégraphique », sans doute une déformation professionnelle. Il était allé au bout de ses convictions littéraires et avait fait parvenir à monsieur Doran un roman entièrement rédigé avec des phrases comprenant un seul mot. Cela débutait comme ceci : « Gare. Train. Attente. Nuage. Horaire. Femme. Mouchoir. Cœur. Prendre. Nostalgie. » Six-cents pages ! Monsieur Doran a laissé tomber la brochure au sol et s’est mis à pleurer de colère : « C’est qui lui ? Je vais le tuer celui-là, c’est pas possible ! ». Puis, il a relevé la tête et ses yeux se sont mis à briller, comme s’il était possédé par le démon, mais avec le sourire d’un enfant de sept ans qui convoite un éclair au chocolat dans la vitrine d’un artisan-pâtissier. Il fait toujours cette tête quand une idée géniale lui traverse l’esprit : « Mais au fond oui, pourquoi pas ? »

Passionné par le milieu littéraire, j’ai passé un excellent moment à la lecture de ce livre. Il pose le problème de l’accès à l’édition. Aujourd’hui, tout le monde peut écrire. Certaines « maisons d’édition » se sont spécialisées dans cette activité : permettre à tout un chacun de publier son livre quelle que soit sa qualité, contre espèces sonnantes et trébuchantes. L’auteur dénonce aussi un milieu qui s’est peoplisé. On le voit d’ailleurs dans les salons du livre ou les Nabila et consorts sont ovationnés. Le style de l’auteur est en plein accord avec le titre. : vif, à l’humour acide, à l’image de ce fruit colombien auquel on ajoute un peu de sucre ou de miel pour en atténuer l’acidité.


Laissez-vous tenter ! Vous passerez un très bon moment.