jeudi 12 janvier 2017

Prudence Rock


Prudence Rock d’Anne-Véronique Herter aux éditions Félicia-France Doumayrenc


Prudence ne parvient pas à s’acclimater à cette nouvelle maison dans laquelle ils ont récemment emménagé. Ses parents sont si tristes, lui adressent à peine la parole. Heureusement qu’elle a Lucie, sa grande sœur, celle qui l’accompagne, l’aide, la conseille. Celle à qui elle se confie.

Prudence ne supporte plus ses parents. Quelle idée ont-ils eu de lui donner ce prénom, elle est la risée de ses camarades d’école. Le prénom n’est déjà pas facile à porter mais accolé au nom de famille, c’est difficilement supportable.

« Mais alors avec le nom de famille, « Prudence Rock ». Rien à ajouter ou plutôt si en pleurer. Papa fait souvent cette remarque « Prudence Rock, c’est l’eau et le feu, l’équilibre parfait. » Il le dit comme il déclamerait un poème ou une plaidoirie d’avocat ! Si c’était pour défendre une cause perdue, ce ne serait pas pire. »

Prudence a de plus en plus de mal à supporter son corps. Elle est grande, ronde. Elle se  sent regardée, épiée, jugée.  Elle veut le faire disparaître, ce corps dont on se moque. Elle arrête de manger.

Nous suivons la vie de Prudence de l’adolescence à l’âge adulte. Une vie qui sera taraudée par l’image qu’elle a de son corps, cette façade qui empêche les gens de voir la personne qu’elle est au delà.  Son corps, n’est pas le seul carcan  qui entrave Prudence, il y a aussi tout ce qu’on attend d’une femme de son milieu, le rôle d’épouse et de mère qui lui sont imposés par les convenances. Prudence veut fuir tout cela, briser ses chaînes. Elle veut vivre pour elle-même mais en aura-t-elle la force ? Lui donnera-t-on une chance de réussir ?

« « Tu as vu, Romain, c’est magnifique, n’est-ce pas ? La façade est classée ! »
Devrais-je lui demander ce qu’il reste derrière cette façade parfaite, classée ? Que retient-on de cet endroit ? La vue im­prenable ou l’âme du lieu ? Sa terrasse ou ses pièces vieilles, dangereuses, insalubres et lugubres ?
Il ne reste rien, maman, que des débris, c’est un cache-misère ta façade, un mensonge, l’illusion d’une beauté passée, un rideau qui cache la réalité : l’obscurité, le manque d’argent pour l’assainir des dangers.
Cette façade est une illusion. Une illusion.
Comme toute ma vie.

Prudence est un personnage attachant qui a du mal à trouver l’équilibre entre l’eau et le feu suggérés par son nom. Tantôt quand elle est trop Prudence, on a envie de la secouer, tantôt quand elle est trop Rock, on a envie de la prendre dans ses bras pour l’apaiser.


J’ai lu Prudence Rock d’une traite. Le style d’Anne-Véronique Herter est à l’image de son héroïne, à la fois plein de force et de fragilité, tout en émotion. Il évolue avec Prudence au fur et à mesure qu’elle prend de  l’âge. Je ne peux que vous recommander ce livre captivant ou espoir et désillusion se succèdent. Un livre dont on ne ressort pas indemne avec une fin qui coupe littéralement le souffle.

Page Facebook d’Anne-Véronique Herter : 
https://www.facebook.com/AVHERTERauteure/?fref=ts
Site de éditions Félicia-France Doumayrenc : 
http://www.editions-feliciafrancedoumayrenc.com

mercredi 11 janvier 2017

Les naufragés de la salle d'attente



Les naufragés de la salle d’attente de Tom Noti aux éditions Paul & Mike



François attend son tour dans la salle d’attente de Monsieur Vignier, le psychologue qui s’occupe de sa fille. Pour une fois il est venu sans elle.


Gabriela est venue prendre rendez-vous mais la secrétaire est absente. Elle rejoint François en attendant qu’on traite sa demande.

Hervé, la vessie perturbée par les antimigraineux qu’il est contraint de prendre, entre dans le cabinet pour en utiliser les toilettes.

C’est alors qu’un grand vacarme se produit à l’extérieur et que l’électricité est coupée, bloquant la porte électrique. Les trois personnages se retrouvent prisonniers d’un cabinet dont les psychologues semblent absents.

Les naufragés de la salle d’attente est un huis-clos qui rappelle celui de Jean-Paul Sartre. Peu à peu les trois personnages vont interagir entre eux. Chacun, ils vont prendre la parole pour raconter leur expérience, leurs échanges et leurs introspections. Ils vont se rendre compte de leurs failles, du poids de leur passé, de leur milieu social, de l’histoire de leur pays d’origine. Ils vont procéder à une véritable séance de psychothérapie sans thérapeute. Je n’en dirai pas plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte.

Contrairement au Huis-clos de Jean-Paul Sartre, ce passionnant roman nous montre que l’enfer ce n’est pas les autres mais nous-mêmes. Un roman porté par le style vif, plein démotion et dhumour de Tom Noti.

« — Je ne suis pas « les gens ».
— Vous êtes « les gens ». Tout le monde est « les gens ».
« Les gens », c’est nous tous. Et les réactions que je peux induire sont celles des « gens ». Ça s’appelle la pensée commune. Nous sommes tous pareils, formatés à réagir « en fonction de… ». Nous sommes tous les ingrédients d’un schéma de pensée vertueux, d’une recette de sorcière. Nous sommes tous à l’intérieur d’un chaudron, brassés, mélangés. Mais aussi tous saupoudrés de condiments : la peur, l’inquiétude, le chômage, l’insécurité, l’égoïsme, la consommation nécessaire, l’élitisme forcené, l’apparence… »

mercredi 21 décembre 2016

La valse des arbres et du ciel


La valse des arbres et du ciel de Jean-Michel Guenassia aux éditions Albin Michel

Marguerite Gachet, 19 ans, vient d’avoir le bac. Nous sommes en 1890, rares sont les femmes à obtenir ce diplôme. Cette réussite pourrait nous faire croire que la jeune femme vit dans une famille progressiste, il n’en est rien. Son père le docteur Gachet ne l’a autorisée à passer cet examen que pour briller auprès de ces amis, montrer quel père formidable il est. La vie de Marguerite est celle de beaucoup de jeunes femmes à l’époque, elle est condamnée à subir le joug paternel avant de vivre sous celui d’un mari. Marguerite veut fuir tout cela. Elle rêve d’Amérique, se renseigne pour partir au plus vite.

C’est dans ce contexte qu’un peintre alors peu connu mais prometteur, Vincent Van Gogh, arrive à Auvers sur Oise. On lui a conseillé les consultations du docteur Gachet. La jeune Marguerite va le croiser et tomber sous le charme de l'artiste et de l'homme . Elle souhaite qu’il devienne son professeur et va bientôt devenir sa maîtresse.

La valse des arbres et du ciel nous raconte les deux derniers mois de la vie de Vincent Van Gogh. On y découvre un personnage bien loin de l’image qu’en donne la version officielle. Certes il est venu à Auvers sur Oise pour consulter le docteur Gachet, mais la maladie semble bien derrière lui. C’est un peintre plein  de vie et de projets que nous découvrons, un homme qui ne vit que pour son art. Jean-Michel Guenassia nous décrit de manière passionnante son processus créatif, sa façon de peindre ce qu’il voit dans sa tête.

« De son sac, il sort les brosses, une palette, des tubes couleur. De là où je me trouve, je ne peux le voir préparer sa palette, ni voir ce qu'il commence à peindre. c'est à peine si je devine la toile qui se colore. Il peint collé à la toile, comme s'il avait déjà tout mémorisé ou qu'il savait déjà ce qu'il a l'intention de peindre. Quand il reprend de la peinture, il ne jette pas un regard à sa palette, en tout cas il ne bouge pas la tête. Je suis surprise de sa brusquerie. Il ne pose pas la peinture sur la toile avec délicatesse, comme on le fait habituellement, mais avec nervosité, comme s'il avait un fouet à la main et qu'il frappait le revêtement, il semble pressé, ses gestes sont saccadés.

Les personnages de Marguerite Gachet (la narratrice) et et du célèbre Docteur Gachet (ami des artistes) sont tout aussi intéressants. Marguerite est une jeune femme moderne pour l’époque, elle veut vivre pleinement sa vie de femme et son amour avec Vincent. Elle veut devenir peintre mais les Beaux Arts lui sont fermés (ils n’acceptent pas de femmes à l’époque) et les cours privés sont trop onéreux pour elle. Le docteur Gachet, lui, est décrit comme un personnage cupide, manipulateur, il n’est pas le mécène qu’il prétend être.

La valse des arbres et du ciel est un roman captivant qui nous fait considérer Van Gogh et les derniers jours de sa vie sous un jour nouveau. Des articles de presse de l’époque, des fragments de lettre de Van Gogh à son frère ou à Gauguin, nous immergent dans l’époque, resituant l’histoire dans son contexte historique. Une belle réussite.

« La peinture ne s’apprend pas, les leçons ne servent à rien ! Pourquoi prendre des cours avec de mauvais peintres qui tueront ce qu’il y a de meilleur en toi, qui craignent ce qui est moderne comme la peste car ils ne produisent que des choses figées et sans âme. Les cours ne servent qu’à suivre le chemin tranquille et sans risque que le professeur a emprunté, à s’enfermer dans la même impasse que lui. N’aie pas peur de te mettre en danger, de te casser la figure et de souffrir. Trouve ton chemin seule, tu n’as besoin de personne pour être peintre, regarde ce que tu as devant toi, ferme les paupières, et peins ce que tu vois à l’intérieur de toi. Et si tu ne vois rien, s’il n’y a rien, arrête de peindre. »