jeudi 1 décembre 2016

Le silence des rails



Le silence des rails de Franck Balandier aux éditions Flammarion

Etienne est né sur un quai de gare en 1918 alors que sa mère attendait son mari de retour de la guerre. Un mari qui ne reviendra jamais, elle le comprend en lui donnant la vie et en perdant la sienne. Etienne est confié à un orphelinat d’où il sortira à dix-huit ans, le bac en poche. Il rencontre Jules qui lui fait découvrir son homosexualité.


Paris est occupée par l’armée allemande, mais Etienne risque tout, bravant le couvre-feu pour vivre sa vie, ses relations, ses amours. Un jour il se fait rafler. Le 22 juillet 1942, il prend le train pour l’Alsace, le camp de Natzweiler-Struthof, seul camp de la mort sur le territoire français.

Son numéro de matricule est tatoué sur son poignet, on lui donne sa tenue de détention, un pyjama rayé floqué d’un triangle rose pointe en bas, stigmate de son inversion. Nous allons suivre son calvaire jusqu’à la libération du camp.

C’est à une messe, que nous convie Franck Balandier. Une messe païenne, une messe de l’horreur, à la mémoire des ces déportés qui sont morts ou qui ont survécu aux camps, en l'honneur des ces personnes incarcérées et massacrées pour leur orientation sexuelle. Une messe à un Dieu qui ne peut pas exister.

« Cher Dieu,
Je ne T’aime plus. Tu n’existes pas.
Si tu existais…
Je ne T’aime plus. Je T’appelle. Sans cesse, je T’appelle. Pourquoi Tu ne réponds pas ? Jamais ? Maintenant, c’est trop tard, il paraît. Il paraît. Je crois que Tu n’existes pas. Tu n’existes pas, c’est sûr. Tu n’existes pas.
Sans Toi, je dois vivre, alors. »

Dès la génuflexion en ouverture, l’auteur nous prend aux tripes, nous prend à la gorge jusqu’à l’Ite missa est final. Par des phrases courtes, elliptiques, il nous décrit toute l’horreur de la vie d’Etienne dans le camp : des corvées les plus dures, aux expériences médicales qu’il subit, de la peur dans laquelle il vit d’être le prochain qui sera exécuté, à l’espoir, la « chance » d’être toujours en vie. Franck Balandier relâche par moment son étreinte par des passages très poétiques, des moments d’espoir, pour mieux reprendre son emprise par la suite.

Vous qui me suivez régulièrement, vous savez que cette période de l’histoire me passionne et que j’ai lu beaucoup de romans traitant de ce thème. Ce livre est un des plus durs et des plus beaux que j’ai lu sur les camps de concentration. Un de ces livres qui marquent à vie.

« La nuit, nous faisons tous le même rêve. Je ne crois pas que l’on puisse imaginer cela, ce rêve collectif, le rêve éveillé de nos dents en cadence, nos dents, l’émail de nos dents, l’horrible va-et-vient de nos mâchoires à vide, l’usine de nos bouches, nos mastications d’habitude, la routine. Il n’y a rien de dissimulé sous nos langues. Combien de nuits ainsi à répéter, pour de faux, la lente dissolution de viandes qui n’existent pas, l’infime dilution de légumes nés de notre imagination ? Nous dormons au pas de nos estomacs. Nous parlons à nos gencives mortes. Qu’avons nous donc à croquer, avec tant d’urgence, sinon nos propres langues. »

5 commentaires:

  1. Merci beaucoup, Denis Arnoud, pour cette lecture et cette très belle recension de mon roman...

    RépondreSupprimer
  2. Je note. Tu m'as convaincue moi aussi intéressée par cette période horrible de notre histoire depuis mes 12 ans . Merci pour ce retour

    RépondreSupprimer
  3. ok, je suis convaincue, même si je vais en prendre encore plein les méninges. je mets en Pal, merci

    RépondreSupprimer